Au Fresnoy de Tourcoing, les revenants du futur

"D’après le jardin" de Juan-Pablo Villegas. ©Le Fresnoy

Parfois jugée à la traîne de la marche d’un monde en pleine mutation, la planète des arts a pris la mesure des changements à l’œuvre. L’Echo est allé à la rencontre de jeunes artistes en pleine ébullition et a sondé leur vision et les moyens qu’ils mettent en œuvre pour la révéler au public.

Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains s’est installé en 1997 dans un bâtiment créé par Bernard Tschumi, architecte franco-suisse qui, à l’autre extrémité du spectre historique, est aussi l’auteur du musée de l’Acropole, à Athènes. De très longue date, avant même Léonard de Vinci et dès l’Antiquité, l’art et les sciences du temps n’ont cessé de se chercher, de se trouver et de se dérober l’une à l’autre. Les technologies incarnent les sciences appliquées, dont l’art use et s’écarte pour sonder nos profondeurs sensibles. Jean-Hubert Martin, commissaire de ce Panorama 21, souligne ce "paradoxe: dans une école dédiée à l’usage des technologies les plus avancées, les artistes interrogent leurs fondements et cherchent à repartir de zéro, reprenant des pistes abandonnées par les scientifiques et ranimant des revenants". Soucieux de clarté, le commissaire a voulu que chaque installation soit liée à "une œuvre objet ou un objet ancien qui lui offre un contrepoint" et la rend accessible.

En redécouvrant la puissance de la nature, il n’est pas rare que ces artistes ex-élèves "fassent place aux sciences parallèles ou préscientifiques, comme le chamanisme ou l’alchimie", ce qui fait, pour Pascale Pronnier, directrice des programmations artistiques, l’extrême originalité de cet ensemble. "Depuis deux ans, ce couplage avec la science séduit nombre d’entre eux." Elle rappelle que Le Fresnoy est "un outil de production" qui joue d’instruments divers. À cet égard, la mutation de notre relation à l’image est une constante: "Longtemps, l’écran de cinéma était la dominante. Or, l’image n’a jamais été aussi mobile et le langage numérique permet de la saisir dans son rapport au support: elle est désormais intégrée à la forme. Après avoir beaucoup interrogé le réel à travers le documentaire, on ouvre désormais l’image au fantastique et au surréel. Est-ce dû aux étudiants originaires d’Amérique latine et d’Afrique, à la force du surréel dans leurs cultures?"

Le Fresnoy, qui travaille en collaboration avec des labos de recherche, a développé une section où de nouvelles machines permettent de fabriquer des objets inédits. Une invitation au rituel, à l’échange et au jeu, à renouer avec la poésie secrète de la matière qui nous constitue.

Jusqu’au 29 décembre. www.lefresnoy.net

1. Juan-Pablo Villegas "D’après le jardin"

Juan-Pablo Villegas est mexicain, et son jardin est une installation visuelle et sonore qui ont trouvé dans le Jardin botanique de Tourcoing un terrain fertile.

Le visiteur découvre ainsi un mariage entre les serres et ses plantes bien réelles, végétales et parties prenantes du cycle de vie, et des pièces sonores qui recomposent l’orchestre naturelle. Il rappelle ainsi que le jardin, qui dans la tradition chrétienne est le lieu de la rencontre terrestre entre l’homme et la femme et Dieu, est avant tout par excellence le lieu où "cohabitent l’œuvre de l’homme et celle de la nature". Villegas a travaillé en trinôme avec Emanuele Coccia, auteur de "La vie des plantes", et la philosophe et théoricienne des arts Manuela de Barros. Fils d’une mère archéologue, Villegas aurait à son insu, selon des anthropologues, redécouvert des principes maya. À son insu, vraiment?

"D’après le jardin" de Juan-Pablo Villegas. ©Le Fresnoy

2. Thomas Depas "Princess of Parallelograms"

"Princess of Parallelograms" de Thomas Depas. ©Didier Knoff / Le Fresnoy

Ce Liégeois qui a étudié à l’ESA-Saint-Luc (Art Visuel de l’Espace) vit et travaille à Bruxelles. Il y manipule l’image par des opérations mécaniques, chimiques et de transcodage.

On se place devant la caméra de sa machine-installation et le visage reçoit un masque de pixel, seconde peau virtuelle qui épouse tous nos mouvements. Les algorithmes des réseaux neuronaux convolutifs génèrent des images issues d’une soupe de pixels.

"L’ère de la machine optique et de la capture du réel sera alors définitivement révolue, supplantée par l’ère de la machine générative de réel", note-t-il. Le paradoxe, qui n’est pas des moindres, c’est que cette soupe de pixels originelle engendre dans l’espace une peinture mobile, charnelle, vivante.

3. Claire Williams "Zoryas"

Elle exerce à Bruxelles. Elle a trois médiums de prédilection : le son, l’étoffe, l’électronique. Elle manie des machines à tricoter connectées aux ondes hertziennes et à des textiles électroniques. Ses recherches l’orientent vers la "captation de données invisibles ou inaudible de notre spectre électromagnétique et leur matérialisation".

Les formes de verre de "Zoryas" sont à la fois extraplanétaires et organiques. Elle invoque elle-même les blocs amorphes que crée la foudre en transformant le sable en silice ou des formes évocatrices de créatures que nous reconnaissons, méduses, coraux ou algues, sans les connaître. Ces formes qui sont au nombre de six sont connues des physiciens: ce sont les tubes qu’utilisait le physicien souffleur de verre Heinrich Geissler pour expérimenter le comportement de gaz traversés par le courant électrique. Ses globes protéiformes qui sont traversés par un éclair-bébé en forme de cactus évoquent aussi, tour à tour, les globes luminescents qui réagissent au toucher ou les aurores boréales, qui inscrivent leurs ondoiements électromagnétiques en habillant le ciel de leurs rideaux multicolores.

Entre nous et les bulbes de verre fœtaux, qui renferme certains des gaz composant le milieu interstellaire : argon, néon, krypton, xénon, nitrogène… Claire Williams a tendu un disque conducteur ceint d’un anneau. Lorsque nous posons nos coudes sur cet anneau et plaquons nos mains sur nos oreilles, nous entendons l’installation pulser au rythme de l’activité électromagnétique du soleil. Cette communion-commutation à laquelle elle nous convie, dans un silence délicatement déchiré par de discrètes décharges.

"Zoryas" de Claire Williams. ©Le Fresnoy

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