Au Mac's, Ann Veronica Janssens et Jean Glibert provoquent l'espace

Sous la longue latte rouge et noire de 94 mètres, signée Jean Glibert, qui redessine l’architecture de Jean Hebbelinck, les visiteurs du Mac’s enfourchent les "Bikes" aux roues-miroirs d’Ann Veronica Janssens. ©Jean Gilbert

Dégagée de tout artifice et recyclée en vélodrome, l’architecture du Mac’s, au Grand-Hornu, se livre au duo complice des plasticiens Ann Veronica Janssens (la lumière) et Jean Glibert (la couleur). Renversant.

 

Pari gagné. Denis Gielen, commissaire et patron du Mac’s, se livre à une expérimentation contre-nature: libérer l’espace de toutes ces choses encombrantes qui font une exposition, socles, cloisons, cimaises, parcours organisé… et jusqu’à l’objet d’art lui-même. Pour réaliser une telle déconstruction, "Albedo" confie la nudité totale de l’espace muséal, conçu par l’architecte  Pierre Hebbelinck, à la créativité d’Ann Veronica Janssens et de Jean Glibert. Le duo complice de plasticiens en profite pour dialoguer ludiquement entre eux tout en remettant en jeu l’architecture même des lieux.

Jusqu’au 21/10: www.mac-s.be

EXPOSITION

"Albedo",

Ann Veronica Janssens et Jean Glibert.

5/5 | Denis Gielen, commissaire

 

Dans une salle lumineuse, Ann Veronica Janssens a dispersé d’un coup de talon l’une des créations de sa série "Glitter": étendue nuageuse de paillettes colorées dont la forme, ainsi livrée au hasard du geste initial, atteste de sa poétique fragilité. Impermanente et à chaque fois nouvelle. La couleur s’affranchit de ses supports habituels (toile, mur), en même temps que sa matérialité pulvérise la notion habituelle d’une sculpture.

Ailleurs, les images vidéo d’un match de football par temps de brouillard rappellent que l’artiste aime affoler les perceptions routinières pour ouvrir des espaces intérieurs. De leur côté, une série de "Bikes", vélos bleus à miroirs déformants, disséminés tout au long des salles, attendent d’être enfourchés pour mettre le visiteur en mouvement: la visite, tout à coup aérienne, engage le corps dans de nouvelles sensations et d’imprévisibles expérimentations. Ce n’est pas le vélo qui constitue l’œuvre perçue, mais son usage.

On déambule, on pédale, on circule dans ces vides où l’air lumineux se colore et se matérialise.

Et précisément, les créations subtiles de la plasticienne répondent à la spectaculaire "intégration" de Jean Glibert – ainsi qu’il nomme ses interventions plastiques: là encore, la couleur provoque l’espace qui lui est livré. En un long double ruban chromatique, l’artiste a uni un rouge profond et un noir vernis réverbérant la lumière (généralement, le noir l’absorbe). D’une longueur de 94 mètres, traversant d’un geste radical l’enfilade des salles – exploitant sols, murs, plafonds –, la longue latte rouge et noire s’étire et se joue de – et joue avec – la complexe subtilité du bâti et ses multiples puits de lumière. Magistral.

Vue de l'exposition ©(c) Philippe De Gobert

Géométrie de couleurs

La géométrie de couleurs épouse génialement, pour la révéler ou en brouiller les frontières, la dynamique des lignes architecturales et ses plis cachés; surfaces et proportions jamais identiques, offrant une expérience à la fois unifiée et toujours diverse des espaces vécus. On déambule, on pédale, on circule dans ces vides où l’air lumineux se colore et se matérialise. Par son énergie, ses propriétés multiples – textures, densité, réflexivité,… – cette dynamique envoûtante ne pouvait rendre meilleur hommage à l’œuvre de Pierre Hebbelinck.

ET Au CID

"Halte à la croissance! Design et décroissance"

Cette exposition du Centre d’innovation et de design (CID), qui joute le Mac’s, interroge notre rapport à l’objet marchand, ses conditions de (sur)production et de (sur)consommation. Ces deux expositions simultanées proposent donc, par des voies différenciées, un regard critique sur notre monde où les choses prolifèrent avec absurdité. Désobjectivation colorée au Mac’s, frugalité joyeuse au CID.

www.cid-grand-hornu.be

 

Par essence, chez Glibert, la peinture n’est pas décorative. Mais contrairement à d’autres intégrations réalisées en collaboration étroite avec des architectes, dans l’œuvre ici réalisée, elle n’est pas davantage utilitaire – la couleur ne fonctionne pas comme indicateur de la diversité fonctionnelle des espaces. Rien à voir, non plus, avec le wall painting façon Sol LeWitt: pour Glibert, le mur ne sert pas de support. La couleur est essentielle à l’architectonique de l’espace. Avec une tranquille audace, cette intégration qui s’empare du lieu est d’un rare aboutissement. Comme un manifeste des rapports consubstantiels entre peinture et architecture.

Un "Bike" d'Ann Veronica Janssens ©(c) Philippe De Gobert

Dans cet "Albedo" – ce terme désigne la valeur mesurable du pouvoir réfléchissant de la matière –, les deux plasticiens, dont les créations se répondent en miroir, prennent à revers les habitudes du visiteur. Ici, c’est la dématérialisation qui fait "objet". Le musée lui-même, recyclé en vélodrome, y perd sa fonction d’enveloppe et devient partie intégrante et intégrée d’une installation faussement minimaliste, au service d’un art du vide et de ses profondeurs. Légère, aérienne, ludique, cette anti-exposition nous renvoie-t-elle à l’essence spirituelle de l’art? Nul objet abstrait ou figuratif, aux formes arrêtées: au contraire, d’un coup de pédale, nous sommes immergés vivants dans l’abstraction et ses vibrantes colorations affectives.

Jusqu’au 21/10: www.mac-s.be

ET Au CID

"Halte à la croissance! Design et décroissance"

Cette exposition du Centre d’innovation et de design (CID), qui joute le Mac’s, interroge notre rapport à l’objet marchand, ses conditions de (sur)production et de (sur)consommation. Ces deux expositions simultanées proposent donc, par des voies différenciées, un regard critique sur notre monde où les choses prolifèrent avec absurdité. Désobjectivation colorée au Mac’s, frugalité joyeuse au CID.

www.cid-grand-hornu.be

 


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