Bill Viola - Michel-Ange, la confrontation improbable

Bill Viola - Michelangelo-53 ©David Perry

Exposition | Douze salles pour le vidéaste américain Bill Viola à la Royal Academy de Londres, dont trois pour une confrontation inédite avec Michel-Ange.

De la rénovation complète de la Royal Academy of Arts, un palazzo néo-Renaissance au cœur de Londres, par l’architecte David Chipperfield, on avait retenu la mise en évidence d’une pièce fabuleuse, le "Taddei Tondo". Dans ce bas-relief inachevé en marbre de Carrare, Michel-Ange représente la Vierge et deux bambins, le Christ et celui qui passe parfois pour son cousin, le futur saint Jean-Baptiste qui annonce la Passion à venir. Celui-ci tient à la main un chardonneret dont le plumage rouge vif évoque dans la tradition catholique le sang versé sur la croix.

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Qui aurait dit, six mois plus tard, que ce chef-d’œuvre serait l’une des pièces maîtresses d’une confrontation improbable: Bill Viola-Michel-Ange. Quoi de semblable en effet entre les vidéos spectaculaires du célèbre vidéaste américain et le héraut de la Renaissance italienne, ici représenté sous son flanc le plus intime – des dessins issus pour la plupart du Cabinet des estampes de la Reine Elizabeth II?

"Rien!", précise d’emblée Martin Clayton, le commissaire de cette exposition. Ni dans la forme, ni dans l’inspiration Bill Viola ne se réfère à Michel-Ange, pas plus qu’il ne cherche lui-même à être le Michel-Ange du XXIe siècle. En 2006, lorsque l’artiste américain a accès au Cabinet royal, c’est d’ailleurs surtout les originaux de Léonard de Vinci qu’il souhaite voir. Mais on lui glisse à l’oreille que tous les thèmes qui traversent son œuvre depuis 40 ans – la naissance, la vie qui passe, la mort, le temps, l’eau, la résurrection ou l’éternité – sont précisément ceux qui interpellent Michel-Ange. Et ce fut le début d’un dialogue qui se concentre dans trois salles de la Royal Academy sur les douze que compte l’exposition.

Une confrontation qui d’emblée désarçonne. D’autant que nous avions toujours à l’esprit la fabuleuse rétrospective Bill Viola du Grand Palais, à Paris, plus exhaustive et surtout plongée dans le noir absolu. Il en ressortait un trouble des sens intense auquel nombre de visiteurs ne résistaient pas, abandonnant la partie avant la fin de l’exposition. Ici, même dans les salles exclusivement consacrées à Viola, la pénombre laisse l’architecture néo-Renaissance apparente et a fortiori dans les trois salles de la confrontation où il faut bien un peu de lumière pour distinguer les Michel-Ange.

Le dispositif aussi bien que la présence des œuvres classiques a ainsi tendance à émousser l’effet spectaculaire des vidéos. Même dans la première salle qui marque le coup avec le fameux "Triptyque de Nantes" (1992) où Viola filme pendant une demi-heure une femme qui accouche chez elle, en siège, le vagin face-caméra, tandis qu’à l’autre extrémité, il filme l’agonie de sa propre mère, qui gît intubée, le regard vide et la peau parcheminée sur son lit d’hôpital.

À ces tableaux du triptyque vidéo répondent deux Vierges à l’enfant de Michel-Ange, symbolisant la naissance, une Pietà, pour la mort du Christ, tandis qu’entre les deux, le fameux "Taddei Tondo" exprime le temps qui passe, filmé par Viola sous la forme d’un homme fantomatique qui ère entre les deux états dans l’univers aquatique qu’il affectionne tant.

Rapport intime

La sidération habituelle que créent ses œuvres spectaculaires laisse bientôt place à un sentiment beaucoup plus intime et qui renvoie aux thèmes essentiels traités par les deux artistes. Ainsi, si l’effet est moindre, sa portée est plus grande. La voix de Michel-Ange d’ailleurs s’élève par-delà le cartel qui la retranscrit: "Tout est voué à la mort. Nos yeux sont à peine formés, brillants dans les orbites, qu’ils sont déjà vides, ignobles et noirs. Voilà l’œuvre du temps qui passe."

©© David Parry / Royal Academy of Arts

L’effet marche aussi en sens inverse et c’est une autre vision que l’on se fait de Michel-Ange, d’habitude encensé pour son génie artistique comparable mais dissocié des motivations profondes qui sous-tendent chacune de ses œuvres. La crudité des vidéos de Viola fait violence à notre nonchalance de spectateur zappeur, pressé de passer à une autre distraction. Michel-Ange, généralement sorti de son contexte, retrouve ici la relation intime et personnelle que ses œuvres devaient entretenir avec le croyant auquel elles étaient destinées.

C’est finalement le grand apport et l’originalité de cette exposition que de prendre le spectateur à partie et d’en faire le troisième larron de cet échange essentiel sur les questions métaphysiques qui habitent l’homme, il y a 500 ans aussi bien qu’aujourd’hui. Dans ces conditions, si l’on est père ou mère, cette naissance archétypale fait jaillir un souvenir personnel plutôt qu’un haut-le-cœur; cette mort, une pensée pour les proches qui nous ont quittés. Et de se demander où l’on en est entre la naissance et la mort et si toute la frénésie que l’on met dans la vie n’est pas pure frivolité entre les deux seuls moments qui comptent vraiment.

Ce cheminement spirituel se poursuit plus loin sur le thème de l’immortalité et l’éternité que cherche inlassablement un couple d’Adam et Ève ("Man searching for immortality, woman searching for eternity", 2013) dardant sur chaque partie de leur corps une torche qui, par métaphore, semble être la caméra de l’artiste. Ces vidéos sont projetées sur deux monolithes de granit aussi noirs que le néant, à moins qu’ils n’évoquent la connaissance, comme le monolithe de Stanley Kubrick dans "2001, Odyssée de l’espace"?

De l’éternité

Michel-Ange, en face, avertit: gare à qui cherche l’éternité et se prend pour Dieu. Le Géant Tityos l’a appris à ses dépens en voulant violer Latone, la maîtresse de son père (Zeus, tout de même). Le coup de fusain l’enchaîne à un rocher du Tartare, dans les abîmes de l’enfer, le foie dévoré chaque jour par un vautour pour l’éternité, à la manière de Prométhée. Une mise en garde qui ne manque pas de questionner les promesses magiques des nouvelles technologies.

Cette œuvre de Michel-Ange date de 1532, à une époque où il multiplie les résurrections. 30 ans plus tard, il se focalise sur les crucifixions qui déréalisent le corps au profit de l’âme alors qu’il est lui-même à l’article de la mort. Deux d’entre elles résonnent parfaitement avec les lamentations du "Surrender" (2001) de Bill Viola qu’elles enserrent. Deux personnages en miroir qui pleurent en slow motion avant que leur corps ne s’estompe en une tache de couleur pure.

Il est ici à nouveau question de ce qu’il advient de nous après le grand saut, réponse chrétienne chez l’ancien, plus ambiguë chez le moderne qui hésite entre la résurrection de son sublime "Tristan" qui clôt l’exposition et l’éternel retour de son "Messenger", qui l’ouvre. Une exposition audacieuse pour une institution à 100% privée mais qui n’en défend pas moins farouchement son identité d’Académie: édifier les foules à travers le patrimoine et paver l’avenir de créations.

Jusqu’au 31/3: www.royalacademy.org.uk

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