portrait

Bruno Robbe, le révélateur

L’un des meilleurs lithographes en Europe du nord est belge! Dans son atelier, véritable "laboratoire d’images" situé à Frameries, au cœur du Borinage, Bruno Robbe voit défiler les meilleurs plasticiens belges et internationaux. Un lieu caché où, comme par magie, une alchimie se crée autour de la presse ancestrale léguée par son grand-père, Arthur Robbe.

"Mais qu’est-ce qui vous amène ici?", s’interroge une petite dame à qui nous demandons de nous indiquer la rue de la Liberté. Entre les petites maisons de Frameries, au cœur du Pays noir, une impasse mène à la porte de l’atelier de Bruno Robbe dont les encres assaillent les narines une fois la porte franchie. Le sas, minuscule, débouche sur une cuisine décorée d’une frise de… bouteilles de bière. Une collection que Jacques Charlier, l’un des seuls plasticiens wallons adoubés par Jan Hoet, feu le pape flamand de l’art contemporain, s’est appropriée un jour... Et l’on voit bien sa signature sur l’étagère!

Événement

10 ans de collaboration avec le Grand-Hornu

Voici dix ans que le MAC’s, Musée des Arts Contemporains du Grand-Hornu, et l’Atelier Bruno Robbe collaborent. Voisins de quelques kilomètres, ils ont au fil du temps donné lieu à une véritable collection d’estampes en résonance avec les expositions du musée. Elles sont ainsi réalisées sur les presses de Bruno Robbe, en collaboration avec les artistes belges et internationaux qui se prêtent volontiers au jeu. Pour célébrer cet anniversaire, une journée découverte entre le MAC’s et l’atelier de Frameries se tiendra le 1er septembre. Il suffira d’enfourcher son vélo pour rallier les deux lieux en empruntant le Ravel. L’occasion de profiter au Grand-Hornu du dernier jour de "L’Archive des ombres" de Fiona Tan.

Une exposition qui fut aussi le prétexte à une lithographie aux encres argentées, rehaussée d’un texte en rouge de Borges et directement inspirée de l’installation in situ. L’œuvre est disponible à la boutique du musée. Dans l’atelier de Bruno Robbe, on assistera à l’impression sur "machine plate" d’une nouvelle lithographie de l’artiste espagnol vivant à Bruxelles Angel Vergara, avant de repartir avec l’œuvre en poche pour la modique somme de 5 euros. Et surtout, on se laissera envahir par la magie indéfinissable qui emplit tout l’atelier. Très inspirant!

Dimanche 1/9 (11-16h). Réservations obligatoires: 065/61.39.02 - reservations@grand-hornu.bewww.mac-s.be

Tout ici fleure l’art, comme, punaisé au revers d’un escalier, un petit sachet "Wim Delvoye for Dummies" ramené de la galerie Rodolphe Janssen en 2008, ou une collection de pots de couleurs frappés du nom de chaque artiste passé en ces murs. Il y avait le bleu Yves Klein; il y a désormais le bleu Ann Veronica Janssens, le vert Michel François, le rose Walter Swennen, le crème Charley Case, le kaki David Nash, l’ocre Françoise Pétrovitch, le jaune Julio Le Parc, ou le rouge Fiona Tan utilisé pour la dernière litho en date, exposée en ce moment même au MAC’s du Grand-Hornu dans l’exposition monographique de l’artiste hollandaise (lire ci-contre).

Ainsi dans l’ambiance, on découvre l’atelier et sa collection de pierres à litho rangées sur la tranche comme des livres dans une bibliothèque et moult presses pour tous les formats d’impression – machine plate, presse à contre-épreuve, presse à bras, presse taille-douce –, dont celle du grand-père de Bruno Robbe, un monstre de fonte sorti tout droit de la deuxième Révolution industrielle. C’est avec elle qu’Arthur Robbe avait lancé son atelier de Frameries en 1950. C’est elle dont hérite Bruno en 1995, à la mort de son grand-père qui lui a transmis ce savoir-faire unique de l’art de l’estampe. Lithographie sur pierre, alugraphie, xylogravure, linogravure, taille-douce, monotype: autant de techniques d’impression anciennes auxquelles Bruno Robbe a maintenant rajouté l’image numérique ou la photo-lithographie.

"L’atelier est un laboratoire d’images, un lieu de recherche et de création, explique-t-il. Chaque estampe sortie des presses est pensée, dessinée et réalisée sur place, en collaboration étroite avec les artistes, pour ensuite être imprimée en tirage limité faisant l’objet d’une édition originale."

La lithographie ne se limite pas, en effet, à un simple principe de reproduction. Dans des ateliers tels que celui-ci, la lithographie est un véritable outil de création et d’expérimentation. Il s’agit d’un dessin réalisé directement sur pierre par l’artiste, à l’aide d’une encre grasse. Une fois ce dessin achevé, la pierre est préparée par le lithographe à l’aide d’acide et de gomme arabique. Il l’humidifie ensuite avant d’appliquer l’encre d’impression sur les parties grasses du dessin, suivant le principe de répulsion du gras et de l’eau. Ce procédé a l’avantage de produire un résultat remarquable, notamment par l’éclat et la densité des couleurs reproduites, et aussi par la grande subtilité des matières. C’est un véritable travail d’impression d’art où chaque étape fait l’objet du plus grand soin et de la plus grande attention. "Je ne me lasse pas de cette magie du mélange des couleurs, dit-il d’ailleurs. C’est une aventure permanente que je compare souvent à la musique: l’association de plusieurs sons créant un accord."

©Siska Vandecasteele


Laboratoire international

Nombreux sont les artistes belges et internationaux qui ont défilé ici ces vingt dernières années. "Ici, le temps s’arrête. Très loin de la tourmente de la ville, les artistes qui viennent s’y sentent bien d’emblée, reprend Bruno Robbe. C’est amusant d’ailleurs de savoir que tous ces artistes passent par ma petite cuisine qui est le ‘sas de décompression’. Elle a cette fonction fondamentale d’être ce lieu de pause, de discussion et de mise au point. Ce pèlerinage dans le Borinage leur permet de voir les choses autrement. Je me souviens de Jean-Marc Bustamante, émerveillé d’un enfant qui jouait avec sa voiture téléguidée au milieu de la rue, chose que l’on ne verrait pas à Paris. Ou encore François Curlet qui souhaitait passer quinze jours en résidence à Frameries, et rêvait de se promener dans les rues déguisé en Robert Smith pour se remettre dans le contexte de ses 16 ans, à l’époque où il était vierge de toute connaissance artistique. Ou encore LaToya Ruby Frazier qui, en résidence au MAC’s pour travailler sur l’identité de la région, était venue imprimer à l’atelier plus d’une cinquantaine d’estampes. Il y a dans le Borinage une authenticité qui permet de voir les choses autrement, surtout à travers les yeux d’un artiste. Ils arrivent parfois ici avec une sorte d’inconfort et de crainte par rapport à une technique qu’ils ne connaissent pas toujours mais qui s’avère toujours être une source de créativité nouvelle."

La lithographie selon Bruno Robbe - interview Xavier Flament

Bruno Robbe insiste particulièrement sur la notion de collaboration qui se noue entre lui et les artistes, et qui débouche quasiment sur une co-création, l’artiste devant s’en remettre au lithographe quant à l’effet obtenu. "Il y a une part de technique et d’artisanat qui est fondamentale, mais on va au-delà de la reproduction parfaite. Il ne s’agit pas ici d’une exécution pure et dure. Pour bien restituer ce que les artistes souhaitent, je dois m’imprégner de leur univers et connaître leur travail afin de pouvoir anticiper et leur proposer des pistes qu’ils n’auraient pas forcément envisagées, tout en étant attentif à ne pas les influencer et à laisser leur ‘chant’ d’expression le plus libre possible."

"Je pense que les jeunes et les hommes en général ont besoin de ce retour au tactile et à quelque chose de durable. On ne crée pas une litho comme on poste une image sur Instagram!"
Bruno Robbe
Lithographe

Constamment dans la transmission et dans le partage, Bruno Robbe enseigne également à l’Académie des Beaux-Arts de Tournai, de Charleroi et à Art2 à Mons. "L’idée de transmission et de partage des compétences est une valeur essentielle à la perpétuation du patrimoine, du métier d’imprimeur et d’éditeur d’art où les techniques traditionnelles et anciennes côtoient les moyens d’impression les plus avancés. Je pense que les jeunes et les hommes en général ont besoin de ce retour au tactile et à quelque chose de durable. Ce sont des valeurs sur lesquelles je me concentre. On ne crée pas une litho comme on poste une image sur Instagram!"

Entre le nettoyage des rouleaux de couleurs, les temps de séchage des encres et les problèmes techniques à gérer, la technique impose de longs moments d’attente. Bruno Robbe en a tiré profit pour créer une collection de livres: Amnésia. Ce qui au départ était un jeu pour faire patienter les artistes – dessiner sur un format en accordéon – est devenu aujourd’hui une petite édition lithographique originale qui compte déjà 15 exemplaires, et dont un exemplaire de chaque édition a été acquis par le Centre Pompidou. "À mes débuts, j’ai fréquenté un atelier de lithographie à Paris où il y avait, au-dessus de la porte, une horloge qui n’avait pas d’aiguilles. J’ai alors compris que la lithographie pouvait imposer sa propre temporalité."

©Siska Vandecasteele


Imprimeur, éditeur, et plus...

Bruno Robbe travaille à la commande pour des galeries, des musées et des artistes. Mais, passionné par le travail de certains d’entre eux, il a vite décidé de devenir également éditeur afin de proposer une collaboration en direct avec l’artiste, allant de la production à la vente.

C’est dans cet esprit de transmission et de partage qu’un nouveau projet va voir le jour grâce à l’acquisition récente de la maison à front de rue, qui précède l’atelier. Lieu de résidence, d’exposition et de rencontre, elle servira aussi à stocker toutes les éditions – une collection de près de 1.000 estampes et livres d’artistes!

"Basé sur le même principe que les Amis des musées, j’ai créé les Amis des Éditions Bruno Robbe pour récolter les fonds nécessaires afin de soutenir l’épanouissement de ce lieu, dit-il avec la modestie qui est la sienne. Grâce à une souscription annuelle de 1.000 euros, chaque ami reçoit, par an, 3 à 4 multiples créés exclusivement pour les membres en tirage limité, numérotés et signés, plus l’accès à de nombreux événements à l’atelier. Au-delà de l’aspect financier, ce qui m’enthousiasme, c’est la volonté de faire se rencontrer les amis, les artistes et les collectionneurs pour parler des œuvres et les faire rayonner."

Rue de la Liberté 6/b, 7080 Frameries. 065/67.55.81 — www.brunorobbe.com

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