Burkhard et la vie sur papier

Un "Autoportrait" de 1977 par Burkhard. ©Burkhard

Témoin de l’apparition de l’art des performances et des installations, le photographe suisse Balthasar Burkhard nous fait découvrir, au Botanique, ce que nous pensions connaître.

Balthasar Burkhard n’avait pas de genre: il photographiait les corps, les visages, les paysages, les animaux, les espaces urbains. Étrangement, on songe à la formule fameuse de Godard à propos d’Hitchcock, qui filmait, disait-il, les scènes d’amour comme des scènes de meurtre.

©Burkhard

Ainsi, dans un "Autoportrait" de 1977, son front, le cran de sa coiffure, l’angle du nez, sont les reliefs d’un paysage que nous arpentons. Les crevasses enneigées de la série "Bernina" présentent des courbes et des ombres cousines de "L’Orchid" de 1988. Ces transferts sautent aux yeux entre animal et humain, avec "Diablo", où un cheval noir pose devant un fond digne d’un mannequin, tandis que "Body" (1986) montre une partie de corps, deux jambes tendues à l’horizontale baignant dans l’ombre.

Né à Berne en 1944, Balthasar Burkhard apprend la photographie auprès du cinéaste et photographe Kurt Blum. Il crée son studio en 1965, et la Kunsthalle de Berne, dirigée depuis 1961 par Harald Szeemann, le choisit comme photographe documentariste.

Baltasar Burkhard, "Photographies 1969-2009"

Note: 4/5

Commissaire: Grégory Thirion

Jusqu'au 2 février. Infos: www.botanique.be

Szeemann eut un rôle déterminant avec une exposition comme "Quand les attitudes devienne forme", en 1969, où il convia Joseph Beuys ou Richard Serra. Burkhard était aux premières loges de l’entrée de formes nouvelles dans l’art et au musée. Avec Szeemann, il est au contact d’un de ceux qui inventèrent le rôle moderne du commissaire muséal, scénographe, démiurge, lecteur de son monde plus que simple expert. C’est à la Belgique que le même Szeemann dédia peu avant sa mort sa dernière exposition: "Belgique visionnaire. C’est arrivé près de chez nous", à Bozar pour le 175e anniversaire du pays, en 2005.

Revoir ce qui se voit

Sous cette influence, Burkhard met en image le corps en le fragmentant, en le plaçant devant le regard, incitant ainsi le spectateur à voir dans l’image autre chose que ce qui lui est montré, un au-delà, un à-côté.

Balthasar Burkhard photographie le corps comme un sculpteur ou comme un arpenteur.

Si Hitchcock filmait les scènes d’amour comme des meurtres, Burkhard photographie le corps comme un sculpteur ou comme un arpenteur. Tel un Gulliver au pays des géants, il trouve ainsi des angles qui semblent ineffables et qui, en décalant ce que nous voyons agissent sur notre regard en le transformant. Il nous invite à revoir (aux deux sens du verbe) ce que nous voyons. Ainsi, devant ses photographies noir et blanc de parties du corps, d’un cheval ou d’une orchidée, nous désapprenons ce que nous pensions savoir et nous regardons avec une sensation de déroutement qui nous prête une liberté.

©Balthasar Burkhard

Toujours inspiré sans doute par Szeemann, la force de son art tient à son envie de s’emparer de sujets apparemment identifiés (paysage urbain, fleur, visage...) pour les rendre, comme on dit en anglais, "bigger than life". Cette vie plus grande que la vie a besoin d’espace, et c’est pourquoi il employait le grand ou le très grand format, comme sa photo aérienne de Mexico ou son panoramique du Rio Negro. Dans l’extraction de son sujet, dont il capte toutes les fibres dans les fibres du papier photographique, ce Gulliver à Lilliput montrait ainsi à la Kunsthalle de Bâle en 1983 un bras gigantesque qui emplissait toute une salle.

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