interview

"C'est Franco Dragone qui a tiré le premier"

©Kristof Vadino

Le 27 août, Franco Dragone a envoyé un mail à Yves Delacolette pour lui dire son souhait de ne plus travailler avec lui. Retour sur une rupture brutale.

Le moins qu’on puisse écrire est qu’Yves Delacollette n’a pas vu le coup arriver. Alors qu’il profitait de quelques jours de vacances en famille, son avocat l’a appelé pour le prévenir que Franco Dragone leur avait envoyé un mail. La teneur du message? Tu es fantastique, Yves, mais j’ai décidé de ne plus travailler avec toi.

Le coup a été rude. "Incompréhensible quand on sait que nos relations étaient au beau fixe", explique Yves Delacollette. Pour la première fois, l’ancien CEO de Deutsche Bank, devenu Chief Spectator Officer chez Dragone, a accepté de revenir sur cette rupture.

Quelles sont les raisons de la fin de l’association entre Dragone et Delacollette?
Le pourquoi et le comment de la séparation sont l’objet même du litige. Là est la difficulté. Et j’ai du mal à vous en parler sans vous expliquer la relation que nous avons eue avant.

Quelle était-elle?
Au départ, Franco Dragone nous a approchés, Philippe Maystadt, Eric Domb et moi-même, pour faire partie d’une sorte de comité stratégique. J’étais un peu sceptique, je ne connaissais Franco Dragone que de réputation. Je le voyais comme un artiste de divertissement qui avait mis en scène le spectacle de Céline Dion, que je n’aime pas. Il m’a fait sa demande dans un mail empreint d’humilité. Nous avons passé un après-midi ensemble. Il m’a montré des choses époustouflantes sur des projets en devenir. À ce moment, j’ai découvert un artiste de génie, quelqu’un de très talentueux. Cela a été le départ d’une bonne entente.

"Le pourquoi et le comment de la séparation sont l’objet même du litige. Là est la difficulté."

Puis sont arrivées les perquisitions en octobre 2012 et les soupçons de fraude et de blanchiment.
Oui, ça a fait un pétard pas possible. Quand j’ai entendu cela, au nom d’une estime naissante entre lui et moi, je lui ai envoyé un sms de sympathie. À peine l’avais-je envoyé qu’il m’appelait. J’avais un mort vivant en ligne. Il était complètement à plat. Il m’appelait à l’aide. J’ai annulé mes rendez-vous du lendemain pour aller à La Louvière. Je l’ai aidé à gérer la crise.

À ce moment-là, et c’est une position que je partageais avec Philippe Maystadt, si une enquête devait se faire, nous voulions qu’elle se fasse. Nous avions confiance dans ce que nous disait Franco Dragone, mais également dans la justice. Il était évident que, si un jour Franco ou sa société devait être condamnés, nous nous retirerions.

N’est-ce pas ce qui a justifié votre départ?
Non. Je ne crois pas que la société soit en danger: le cabinet d’avocats consulté avant mon arrivée, Stibbe, a fait une due diligence de la société en 2014. Ils avaient conditionné leur assistance à cet examen et nous obligeaient, en cas de découverte d’irrégularités, à les corriger à défaut de quoi ils se retireraient. Le procédé était cavalier, mais avait le mérite de pousser à la mise en ordre du groupe. Ils n’ont jamais écrit sur cette base pour signaler un problème et c’est, du reste, ce cabinet qui pilote la restructuration du groupe Dragone.

Avez-vous vous-même pensé à vous protéger?
J’ai subordonné mon arrivée à l’engagement de prendre certaines mesures pour améliorer la situation financière et il a été convenu de restructurer le groupe pour faire césure avec le passé. En outre, Franco Dragone a accepté de m’immuniser des faits du passé. Vous savez, un jour, j’ai sauvé quelqu’un de la noyade. Je peux vous dire que, ce jour-là, j’ai cru mourir parce que le noyé est quelqu’un qui vous tire vers le fond. Quand on a connu cette expérience, on a tendance à être prudent.

Votre départ est-il lié à la découverte de quelque chose qui ne vous plaisait pas?

Non, mon départ n’a aucun lien avec les ennuis judiciaires de Dragone et je continue à espérer qu’il sera innocenté.

©Kristof Vadino

Que s’est-il passé alors?
C’est Franco Dragone qui a tiré le premier. De manière absolument incompréhensible, d’autant plus que notre relation était au beau fixe. Je pourrais vous montrer les photos que nous avons échangées pendant nos vacances. Nous nous téléphonions et envoyions des mails tous les jours, y compris en vacances.

Il s’agit d’une rupture humaine, amicale…
On est, en effet, dans le domaine de l’humain. Quand il m’a signalé son intention d’arrêter notre partenariat, je ne l’ai pas cru. Je lui ai proposé de discuter comme le prévoient nos conventions. Je lui ai dit que ce ne pouvait pas être lui qui avait écrit ou dit cela, qu’il devait être sous influence…

Aujourd’hui, vous possédez entre 10 et 15% de la société. Comment allez-vous faire pour en sortir?
À défaut d’accord, les arbitres trancheront. Nous avions pris plus d’un an, avec nos avocats, pour décrire notre projet d’entreprise avec de belles références comme Pixar, Disney ou LinkedIn pour nous inspirer. Ce n’était pas un pacte d’actionnaires classique. La décision que nous avions prise, ce n’était pas de travailler l’un pour l’autre, c’était de refonder, à deux, le groupe, d’y consacrer au moins les dix prochaines années de notre vie. Puis, le 27 août, il m’envoie ce mail. Quand il m’a annoncé sa décision d’arrêter la collaboration, je lui ai demandé qu’on se voie.

"Je voudrais prendre un moment sabbatique que j’avais entamé lorsque j’ai quitté Deutsche Bank, mais que je n’avais pas terminé."

Il a accepté?
Non, c’est son nouvel avocat, engagé pour la cause, qui m’a répondu qu’il mettait fin à notre relation: il a inventé des reproches imaginaires pour justifier cette rupture, espérant de la sorte me priver des droits découlant de nos conventions. Il s’imaginait que j’allais me laisser impressionner et m’en irais aussitôt. Aussi, j’ai lancé une action en référé devant le tribunal de Mons.

Dans quel but?
Il m’avait fait savoir qu’à défaut pour moi de démissionner, un conseil allait se réunir pour me révoquer immédiatement Dans l’intérêt de la société, je voulais empêcher une séparation tapageuse, alors que nous gérions des difficultés, notamment financières. Tout en ne me donnant pas raison (pour des raisons techniques), le juge des référés nous a renvoyés dos à dos. Mais la procédure nous a donné du temps et, pendant ce temps, nous avons continué à travailler ensemble, prouvant que la confiance, contrairement à ce qui avait été dit, n’était pas rompue et qu’une séparation normale aurait été possible. Mon action en justice l’a aussi obligé à révéler qu’il avait nommé, à mon insu et au mépris de nos accords de parité, un troisième administrateur dans "Productions du Dragon".

Ce départ n’était pas prévu. Qu’allez-vous faire?
Ce que je veux faire, c’est rattraper le temps perdu. L’année passée, j’ai voyagé 235 jours sur l’année. Je travaillais non-stop. Je commençais avant 7 h parce qu’il était déjà midi en Chine et finissais bien après minuit. La première chose à faire est de me poser. Ce que j’aime faire, c’est écrire. Cela me permet de structurer ma pensée.

©Kristof Vadino

Vous vous relisez parfois?
Oui, j’ai repassé l’équivalent de mes cinq cahiers de notes de mes deux années et demi passées chez Dragone. C’est intéressant, c’est comme si vous regardiez un film en accéléré, cela donne une autre perspective sur ce que vous avez fait. C’est une forme de "self-coaching".

Tout cela ne nous dit pas ce que vous allez faire.
Ne pas me presser. Prendre le temps. Je voudrais prendre un moment sabbatique que j’avais entamé lorsque j’ai quitté Deutsche Bank, mais que je n’avais pas terminé. Cela pourrait se faire par des voyages en solo, avec mon épouse ou en famille. Ce sera un moment sabbatique dans le sens où les académiques l’entendent: prendre du recul pour mieux réfléchir. C’est un exercice de découverte et de réflexion.

En quittant Deutsche Bank, vous aviez créé une société de consultance. On pourrait vous imaginer revenir vers la consultance?

C’est trop tôt pour moi de vous répondre quoi que ce soit. Et c’est un moment tellement délicieux de se dire qu’on verra bien ce qu’on fera.

On vous a aussi connu comme expert financier dans le cabinet de Laurette Onkelinx. Pourriez-vous faire de la politique?
Honnêtement, c’est quelque chose que je ne ferai jamais. J’aime cela, je suis passionné par la politique, mais je dois reconnaître que la politique belge m’intéresse un peu moins. Quand vous avez eu la chance de vivre un métier global comme le mien, de passer du temps à voyager, vous regardez le monde autrement et vos repères changent. J’aurais du mal à me passionner pour le combat politique au quotidien.

"Chacun doit assumer ses actes."
Yves Delacollette

Quelle pourrait être la conclusion de ce que vous vivez actuellement?
J’en vois trois. D’abord, Franco, l’équipe et moi avons réalisé de grandes choses en peu de temps: construire un nouveau Dragone à côté de l’ancien, tant pour des raisons stratégiques que pour la gestion du dossier judiciaire, c’est aussi transformateur que de construire une nouvelle usine à côté de l’ancienne dont vous décupleriez la cadence de production parce que vos clients ne vous attendent pas!

Ensuite, il est sans doute plus facile de fonder que de refonder une société, certainement s’agissant d’une entreprise familiale fortement dépendante de celui qui l’a créée: il n’est guère possible de changer de braquet sans un geste fort de l’actionnaire ultra-majoritaire. Sans cela, c’est le retour à la case départ.

Enfin, je crois que chacun doit assumer ses actes. S’agissant de cette séparation, ma ligne de conduite est claire: ni paillasson, ni baston; par contre, réparation. Je ne vais pas me laisser marcher dessus, je ne vais pas non plus donner des coups de baston parce que je suis fair-play. Par contre, il y aura réparation, parce que j’ai sauvé Dragone et l’ai aidé à jeter les bases de son développement futur. Mais je ne veux rien faire qui puisse porter atteinte à la société que j’ai eu l’honneur de présider aux côtés de Franco Dragone.

©Kristof Vadino

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