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Cap sur la constellation de l'araignée

©BELGAIMAGE

Foncez voir "On air" au Palais de Tokyo, à Paris. L’artiste Tomás Saraceno y propulse l’humanité dans l’air, sans énergie fossile, et reconstitue la symbiose entre l’homme, la nature et le cosmos. Sidérant.

"L’air ne donne rien. Il est l’immense gloire d’un Rien. Mais ne rien donner n’est-il pas le plus grand des dons?" Cette réflexion de Gaston Bachelard dans "L’air et les songes" aurait pu orner le fronton de l’exposition "On air" proposée au Palais de Tokyo par Tomás Saraceno.

L’œuvre de l’artiste argentin vivant à Berlin peut être considérée comme un immense "work in progress", s’inscrivant au carrefour de l’art, de l’architecture, des sciences naturelles et de l’ingénierie. Obéissant à une vision holistique du réel, il réalise des sculptures flottantes qui questionnent à la fois notre manière de percevoir l’environnement et la façon avec laquelle nous interagissons avec lui, tout en inventant d’autres possibilités de se mouvoir, d’habiter et de coexister.

Dans la continuité de "Cloud Cities" ainsi que d’"Aerocene" – un engin volant gonflé d'air, soulevé par l'énergie solaire et déplacé par le vent présenté lors de la COP21 –, ce nouveau travail, remarquablement cohérent, dessine, avec plus de précision encore, l’horizon d’un futur aérien pour l’humanité.

©Palais de Tokyo/Andrea Rossetti

Plongé dans une obscurité quasi totale, le visiteur est d’abord confronté à de larges toiles d’araignée; ensemble de sculptures naturelles que l’artiste nous invite autant à admirer qu’à écouter. En développant une esthétique de l’enchevêtrement, Tomás Saraceno déplace le lieu de l’art dans la nature tout en repensant les interactions entre l’humain et le non-humain. S’appuyant notamment sur les travaux du biologiste Von Uexküll, il enjoint le spectateur à prendre conscience de la richesse inépuisable du monde "tissé" de l’araignée mais aussi à comprendre, par la même occasion, comment nos mondes respectifs peuvent s’harmoniser.

Plus loin, ce sont de fabuleux voyages dans l’espace-temps qui sont évoqués. Le spectateur est alors entraîné, au sein de ce grand bain cosmique et organique, dans un jeu d’alternance infini entre le "macro" et le "micro". Ces différents portraits de l’infime démultiplient les espaces de vie potentiels et mettent à jour de subtils couloirs de transmission entre les choses.

Plus troublant encore, la série "Printed matters", lorsqu’il utilise de l’encre faite de la pollution aux particules fines récupérée dans l’air de Bombay, offrant dès lors des compositions dont la beauté ne peut être que paradoxale. Retrouvant pour un temps la lumière dans une autre salle, le visiteur surprend la créativité intrinsèque du mouvement de l’air, dans une série intitulée "Aérographies".

Exposition

"On air"

Note: 5/5

Carte Blanche à Tomás Saraceno

Des stylos suspendus à des ballons flottants tracent des trajectoires libres, brouillant les frontières et les territoires au gré d’une dérive incertaine, en montrant également l’empreinte que nous laissons sur notre environnement.

Enfin, placardé sur un mur, ce manifeste "Aérocène" qui vient rappeler que le travail de Tomás Saraceno ne peut se concevoir sans une forme militante et utopique.

La révolution de l’air

Plus qu’une simple "exposition", il s’agit ici pour le visiteur de se fondre dans un écosystème en mouvement, où chaque élément fait entendre sa voix, de l’animal au phénomène céleste, où la moindre résonance laisse entrevoir une manière poétique d’habiter le monde. C’est l’essence du commun, son caractère fragile et éphémère, que cette multitude de présences, animées et inanimées, visibles et invisibles, définissent conjointement.

"L’Aérocène, c’est aussi considérer le soleil, les corrélations entre les corps, les planètes et les étoiles. C’est chercher différentes manières de demeurer sur Terre en créant d’innombrables variétés de relations."
Tomás Saraceno
À Freunde von Freunden (Berlin)

Tomás Saraceno nous parle de ce pays de l’air, infiniment mobile, garni de palais insoupçonnés, tapissé de particules musicales. Celui-ci nous affecte sans cesse, en composant la nature au sein de laquelle notre place doit être mise en question. Si l’artiste réinvente l’air, c’est pour mieux lui donner un aspect insurrectionnel, nous forçant à repenser nos manières d’être tandis que nos activités industrielles épuisent sans vergogne les ressources de la Terre.

Loin de se limiter à un constat, cette œuvre protéiforme vient répondre concrètement aux défis urgents de l’Anthropocène, en se libérant notamment de l’emprise des énergies fossiles. En rassemblant autour de lui des groupes de scientifiques, des activistes, mais aussi des musiciens ou des philosophes, Tomás Saraceno, cherche à redynamiser un imaginaire collectif capable de faire de nous de véritables acteurs du changement.

De la pureté du vide semblent ainsi émerger des sagesses ancestrales, une leçon intime de lucidité, une liberté légère. Mi-Icare et mi-De Vinci moderne, Tomás Saraceno réactive nos désirs d’aérostat. On se prend à rêver à des cités suspendues ou à des îles aériennes. Cependant, l’élévation ne peut plus être ici de l’ordre de la domination ou du surplomb. Pour l’homme contemporain, aux prises avec des enjeux climatiques titanesques, il s’agit de reprendre sans plus attendre contact avec son milieu: tel est pour lui le seul moyen de surmonter son vertige et d’éviter la chute.

Jusqu’au 6/1/19, à Paris (de midi à minuit, tous les jours sauf le mardi): www.palaisdetokyo.com

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