Ces formidables machines à danser la colère

Billie Holiday, une des nombreuses icônes de musiques noires que l’on peut revoir, réécouter et réadmirer à l’exposition itinérante «Great Black Music».

Jazz, ska, samba, reggae, hip-hop... "Great Black Music", à voir aux Halles de Schaerbeek, raconte par l’image (et surtout par le son!) la saga des musiques noires qui, depuis des décennies, façonnent les révoltes et la culture populaire mondiale. Ébouriffant!

Ils sont alignés sur des écrans géants, sans préséance d’âge, de sexe ou de style, leurs beaux visages torturés tournés vers nous, pour l’éternité: Miles Davis, Bob Marley, Celia Cruz, Gilberto Gil, Harry Belafonte, Youssou N’Dour, Billie Holiday, Jimmy Hendrix, Duke Ellington, Fela Kuti, Ray Charles, John Coltrane et beaucoup d’autres. Vingt-et-une légendes de musiques noires. Un panthéon d’icônes sacrées, tragiques, profanes, commerciales, dont les créations ont marqué plusieurs générations d’écoutants par leurs grooves inimitables et leurs refrains entêtants, politisés, débiles (parfois), indélébiles (toujours).

Expo

"Great Black Music"

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aux Halles de Schaerbeek, jusqu’au 20 décembre.

Plus d'infos sur halles.be

Veut-on les admirer, encore et encore, dans le feu de l’action? Facile. Il suffit de ficher un câble d’écouteurs dans une prise, et de frôler un repère au moyen d’un bracelet ad hoc, pour que s’animent, durant quatre minutes, des vidéos de leurs invraisemblables destins. S’asseoir. Les voir bouger – Miriam Makeba, conspuant l’apartheid; Aretha Franklin, ses yeux de biche sous son impossible chapeau, célébrant au Capitole l’investiture d’Obama. Les entendre chanter, bien sûr – Nina Simone, sa verve intraitable, excessive. Et puis danser, si l’envie vous prend – avec Michael Jackson, petit roi androgyne du disco, génie du moonwalk.

Ainsi débute le parcours thématique, sensoriel et immersif de "Great Black Music", une exposition itinérante que les Halles de Schaerbeek rêvaient d’accueillir en leurs murs depuis trois ans. Prévue pour le printemps prochain, la voilà précipitée à Bruxelles (avant New York) quelques mois en avance, par la grâce de la crise sanitaire (il est plus prudent, de nos jours, de monter un circuit audio-visuel qu’un spectacle vivant) et de l’actualité interraciale (les remous récents du mouvement Black Lives Matter, même si le commissaire de l’expo, le réalisateur multimédia français Marc Benaïche, s’en défend). Mais qu’importe, en fait. Ce concept original a pris forme il y a onze ans déjà, au Brésil, et voyage, depuis lors, de capitale en capitale, s’adaptant aux lieux de monstration et améliorant à chaque étape ses prouesses technologiques. En muséographie, si le monde de la musique s’exposait jadis difficilement – il fallait se contenter de l’univers périphérique des artistes (pochettes de disques, costumes de scène et autres babioles un peu fétichistes) –, l’électronique et les dispositifs actuels de médiation ont bien changé la donne.

Épopée musicale

Et "Great Black Music" ne s’en prive pas. Sur 600 mètres carrés, six sections variées autant dans leur mise en scène que dans les sujets qu’elles abordent (les pratiques rituelles d’Afrique, la prise de conscience de l’identité noire, les luttes sociales en Amérique…) offrent, à qui voudrait s’y incruster, quelque… 11 heures de visionnage, au total. Il est bien sûr recommandé de picorer à sa guise dans le déroulé de cette épopée musicale renversante, qui traverse siècles et continents jusqu’aux alentours de l’an 2000. Entre les cocktails de sexe et de flingue des gangs de rappeurs californiens, qui dénoncent en rimes leurs frustrations chroniques, les festivals de jazz chic à Montreux et le zouk guadeloupéen de Kassav, l’exposition s’attarde sur le sort d’un savant afro-américain du XIXe siècle, William Edward Burghardt Du Bois. Ce que ce chercheur de Géorgie, père oublié de la sociologie moderne, fait là, n’est pas très clair, au demeurant. Mais l’accrochage de plusieurs de ses graphiques colorés (ils inspirèrent Kandinsky et le Bauhaus) illustre de façon saisissante, aussi émouvante que la tristesse née du blues, l’inique quotidien d’alors des Noirs d’Amérique du Nord.

Si le monde de la musique s’exposait jadis difficilement, l’électronique et les dispositifs actuels de médiation ont bien changé la donne.

Parce qu’il faut bien mettre une borne temporelle aux chansons, l’expo s’arrête au tournant du troisième millénaire, avec les nouveaux courants musicaux portés par les bouleversements de la culture numérique – le reggaeton hispanophone, les vocodeurs du dancehall jamaïcain. "Le son noir contemporain est traversé de part en part par la notion du mix", affirme Benaïche. Qui ne refuserait pas d’ajouter un ultime épisode à l’histoire, où s’écriraient, entre autres, la naissance du slam, l’évolution du hip hop et toutes les formes d’hybridations musicales urbaines. En attendant la suite, voici la dernière étape du parcours: un juke-box virtuel, où le visiteur est invité à sélectionner un tube. Un choix crucifiant: James Brown? Beyoncé? La Blanche Amy Winehouse, dont le mélange jazz-blues-soul restera éternellement noir – comme deux épais traits d’eye-liner?

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