Ces œuvres que vous ne verrez pas au musée Kanal

Extrait video de "Sometimes Leading Something Leads to Nothing", Francis Alÿs. ©Francy Alys

La Fondation Kanal et le Centre Pompidou ont présenté le programme culturel et artistique du musée Citroën, en attendant de lourds travaux de rénovation. Sans artistes belges dont les œuvres sont pourtant en Belgique. Le milieu culturel s’interroge sur la cohérence et la viabilité d’un projet mené par une Région bruxelloise isolée.

Au joli mois de mai 2018, d’un coup de baguette magique, l’ancien garage Citroën se muera en vaisseau d’art moderne dédié par la Région bruxelloise aux Belges du XXe siècle. Les huiles de vidange céderont la place aux huiles de Delvaux (Pygmalion), de Magritte (L’Empire des Lumières et Le Domaine d’Arnheim) et à La Grande Casserole de Moules de Broodthaers. Les moteurs des DS, SM, CX et C5 se tairont devant ceux de Panamarenko. Au lieu des moniteurs de diagnostic, nous aurons L’œuvre rouge (Ann-Veronica Janssen), la Vierge Folle (Rik Wouters), la vidéo Sometimes Leading Something Leads to Nothing (Francis Alÿs), Les larmes d’acier (Marie-Jo Lafontaine) et des dizaines d’autres.

La Vierge Folle, de Rik Wouters, est au Musée d’Ixelles. ©Dieter Telemans

Attention: fake news! L’Echo vous doit la vérité: en 2018, le Mnam (Musée national d’art moderne), sis plateau Beaubourg à Paris, louera des œuvres issues de ses réserves. Pourquoi? Parce que le Centre Pompidou, deuxième musée d’art moderne de la planète après le MoMa (New York), a besoin d’argent. Ses dotations ont fondu et il détient dans ses réserves un actif monnayable: 20.000 œuvres (rarement belges). Pourquoi? Parce que pour la Région bruxelloise, où les travaux champignonnent à l’approche des échéances électorales, cette friche Citroën doit se transmuer sans délai en vitrine de l’art moderne. Or, en quatre mois, aucun musée ne peut voir le jour – Bruxelles n’est pas Shanghai, où des gratte-ciel surgissent en quelques semaines.

Pourquoi? Parce que les collections d’un musée sont des objets rares, fragiles, précieux, éminemment exposés. Michel Draguet, directeur des Musées royaux, à l’origine du premier projet avorté en 2012 s’étonne: "Vu l’absence d’espace muséal des XXe et XXIe siècles (avec trois temps forts, la charnière Expressionnisme-Surréalisme, Cobra, Broodthaers et le conceptualisme-minimalisme), j’ai milité pour l’ancien Dexia Art Center (Bâtiment Vanderborght). Cet art belge est peu représenté dans les collections Pompidou: il vaudrait cent fois mieux qu’il soit exposé à Paris, plutôt que les rares belges de Pompidou à Bruxelles! Cette aventure ne comporte ni équipes, ni œuvres ni public. Public qui se moque de savoir s’il entre dans un musée fédéral ou régional. J’ai proposé une expo conjointe Bill Viola et me suis étonné auprès de mon ami Bernard Blistène, directeur du Mnam, de rester sans réponse."

Francis Alÿs - Sometimes Making Something Leads to Nothing

Voilà qui alimente une ritournelle qui circule avec insistance dans les milieux politiques et culturels: la Région bruxelloise fait cavalier seul sur sa monture Citroën, préférant se passer de la collaboration d’autres niveaux de pouvoir et des principaux acteurs publics disposant pourtant de quantité d’œuvres d’art moderne. "Nous sommes cavalier seul, car personne n’a voulu être cavalier", se défend Yves Goldstein, chargé par le gouvernement bruxellois de lancer le projet.

Ceux qu’on verra en 2018

Le Centre Pompidou a levé cette semaine une partie du voile sur ce qui sera exposé au Musée Citroën à partir du mois de mai. Parmi les œuvres retenues, notamment en raison de leur capacité à résister aux conditions imposées par un bâtiment à l’état brut tel que le garage de la place de l’Yser, celles des artistes renommés suivant: Jean Tinguely, Michel Gondry, Stephen Vitiello, Marcel Broodthaers, Charlotte Perriand, Jean Prouvé, Sonia Andrade et Raymond Hains.

Des pièces signées de Ron Arad, César, Ettore Sottsass, Calder, Rauschenberg, Toyo Ito, Ross Lovegrove, Buckminister Fuller, Martial Raysse, Michael Snow, feront également le voyage de Paris.

David Haxton, Anthony McCall, Suzanne Fritscher, et des réalisations pour la scène de Picasso (le rideau de Parade), Braque et Kandinsky sont aussi annoncés.

L’an prochain, poursuit-il, il ne s’agira nullement de proposer une version définitive de ce que sera ce pôle culturel ambitieux en bordure du canal mais bien d’une période de préfiguration dont l’objectif principal est l’appropriation des quelque 30000 m2, toujours bruts, du bâtiment. Certes cette préfiguration (13 mois d’exposition et d’animation en attendant le début du chantier de rénovation) fait-elle partie intégrante de la convention de 10 ans signée en décembre avec le Centre Pompidou. Elle coûtera 2 millions d’euros par an à la Fondation Kanal à partir de l’ouverture du musée. Mais au jour d’aujourd’hui, toutes les portes du musée sont encore ouvertes, singulièrement aux collections belges, qu’elles soient publiques ou privées, assure Yves Goldstein. Le musée n’ouvrira qu’en 2022 ou 23, "10 ans c’est demain". Les difficultés financières du Centre Pompidou? "So what?", balaye-t-il en assumant un parti pris: "Au temps zéro du musée, il fallait imprimer la crédibilité internationale du projet. Nous ne voulons pas d’un ‘musé-eke’. Le programme que nous avons présenté (lire encadré) démontre que nous ne nous moquons pas du public, sinon on nous aurait accusés de faire des effets d’annonce. C’est cette crédibilité qui va attirer les collections dans le futur, je crois en l’effet d’entraînement de notre collaboration avec le Centre Pompidou".

Un vent ostendais

Des annonces? Il faut remonter au printemps 2013 pour trouver les prémices du projet Citroën. Charles Picqué (PS), vient alors de passer le relais à son camarade Rudi Vervoort à la tête de la Région bruxelloise. Ce dernier a alors besoin de rupture avec une gestion passée souvent jugée mollassonne. Le socialiste invite donc son gouvernement pour un week-end à Ostende. Une mise au vert et un huis clos à des kilomètres de la capitale qui, songe-t-il, favoriseront la prise de décision. Bingo! Rudi Vervoort sort de ce séminaire avec deux grands accords: Bruxelles soutiendra l’implantation d’un nouveau stade national sur le parking C du Heysel (no comment) et la Région, forte de nouvelles compétences, s’attaquera à la création d’un musée d’art moderne et contemporain de renommée internationale. Yves Goldstein, qui est son chef de cabinet, peut se mettre au boulot. L’ambition est affichée et le projet de musée fédère rapidement quelques énergies. Dont celle Michel Draguet, dont une partie des collections sont soustraites aux yeux du public. Il couche sur papier une ébauche, dresse les grandes lignes d’un plan financier. Dans les esprits d’alors, un grand jeu de vases communicants se dessine. Les œuvres fédérales viendraient habiller le bâtiment Vanderborght, propriété de la Ville de Bruxelles, en attendant la création du musée. Une fois ce dernier finalisé, l’espace libéré du Vanderborght accueillerait les pièces du musée des Instruments de musique, qui occupe l’Old England, à deux pas de la place Royale. Ce dernier pourrait alors à son tout se muer en musée "art nouveau" en cohérence avec sa façade fantastique.

"C’est une mauvaise idée: grande verrière plein sud impossible à réchauffer et à refroidir."

©Marie -jo lafontaine

La N-VA cale

Aussi beau fût-il, ce projet se heurtera au changement de majorité qui intervient au niveau fédéral à la suite des élections de 2014. La N-VA et sa secrétaire d’Eta Elke Sleurs héritent de la tutelle sur les musées royaux. À l’automne 2014, le couperet tombe: il est hors de question que les collections fédérales intègrent le Vanderborght. Un projet trop bruxellois? Trop socialiste? Les deux sans doute. Zuhal Demir, qui a succédé à Elke Sleurs, n’a pas changé la ligne du gouvernement. Côté bruxellois, pas de résignation pour autant, on continue sans le Fédéral.. Les musées royaux seront rapidement mis sur la touche pour ces raisons politiques. Pourtant, c’est bien Michel Draguet qui avait fait le lien entre les autorités bruxelloises et le Centre Pompidou. En 2015, la Région jettera son dévolu sur le garage de la place de l’Yser. Et met 150 millions dans sa rénovation.

Le Centre Pompidou, sous la houlette de Bernard Blistène, patron du Musée national d’art moderne parisien, participera à la "coconstruction" annoncée du musée Citroën avec la Fondation Kanal, pilotée par Yves Goldstein et créée par la Région bruxelloise pour lancer le projet. Depuis lors, le Français a informé divers acteurs bruxellois de ses choix (Botanique, Ancienne Belgique, Kaaitheater, etc.). Carine Fol, directrice de la Centrale for Contemporary Art, membre du Comité d’orientation du Kanal, "qui s’est peu réuni", doute de cette idée de cocréation: "à ce stade, nous ignorons où nous allons". Pour elle, le péché originel de ce projet est d’avoir été "pensé sous l’angle politique et non culturel". Ainsi, aucune grande entité collectionneuse privée (Proximus, Belfius, ING), aucun collectionneur n’en est partie prenante. Cette précipitation explique l’absence de peintures, en raison d’impératifs muséographiques (absence de cimaises, hygrométrie, etc.) "dans un lieu mal adapté, dont la mise en conformité à si bref délai pose question". Autre sujet d’étonnement, l’absence d’experts étrangers au sein du conseil d’administration ou du comité d’orientation: d’ordinaire, ces instances s’associent des spécialistes internationaux. De même, plusieurs membres réfléchissent une Biennale qui pourrait avoir lieu au Kanal". "Cela fait un an qu’on travaille sur l’ouverture de ce musée", défend Yves Goldstein. Assurance et collationnement des œuvres choisie en fonction du bâtiment seront pris en charge par le Centre Pompidou alors que la Région financera le transport des oeuvres exposées en 2018.

"Grande Casserole de Moules", 1966, de Marcel Broodthaers. ©SMAK

Pour Dirk Snauwaert, directeur du Wiels, également membre du Comité, l’affaire a une dimension "catalane": "J’y vois le rêve d’autonomisation fragmentaire d’élites de la Région bruxelloise. Mais 2 millions annuels pour ce ‘festival’" Pompidou, c’est 1 million de trop. Pompidou Shanghai et Malaga ont été négociés à moins d’1,5 million. L’avantage, c’est d’avoir une infrastructure, avec une gestion de personnel a minima. Quant au bâtiment, il n’est conforme ni pour les œuvres, ni pour le public. La prise de risque est étonnante, l’information inexistante. Personne ne s’est posé la question cardinale: que peut-on avoir pour 170 millions, et, corollaire, quel est le prix d’un musée de ce type? Pompidou-Citroën risque d’être l’un des plus chers du monde. François Barré, ancien président de Pompidou, en est lui-même abasourdi. On nous dit que ce projet a été pensé depuis un an, mais l’absence de cohérence et de fil rouge est flagrante". La Fédération Wallonie-Bruxelles qui dispose de collections affirme ne pas avoir été consultée.

Bart de Baere, directeur du MuHKA à Anvers, offre un contrechamp: "La Belgique possède la tradition, la capacité et le potentiel pour créer des musées-repères d’art contemporain. Le gouvernement flamand emprunte une voie ambitieuse pour que le MuHKA et le Musée des Beaux-Arts d’Anvers accèdent à un niveau d’excellence internationale. Avec des entités wallonnes impressionnantes, le Grand Hornu ou le BPS22 et sa fascinante exposition Marthe Wéry, le patrimoine fédéral est considérable. Tout projet nouveau devra se différencier de nos cinq grandes entités internationales, et du travail de grande valeur du Wiels. Citroën n’est pas un lieu logique pour un tel site, qui ne peut se créer du jour au lendemain". Pour lui, l’œuvre de Pompidou qui mérite de figurer au Kanal serait le Piano de Joseph Beuys, œuvre créée pour la galerie anversoise Wide White Space, car "cet Allemand de Clèves, artiste ‘Eurocorps’, était un Rhénan, qui se pensait, loin de la Prusse, au sein de notre espace culturel, le pays burgonde".

Pour Chris Dercon, ancien directeur de la Tate Modern à Londres, directeur de la Volksbühne de Berlin, un musée basé sur des collections temporaires privées n’a pas d’avenir. Il est essentiel que nos musées publics puissent statutairement convaincre les collectionneurs privés de coopérer pour créer ensemble le musée public futur. "Il n’y a plus de politique publique d’achat d’art contemporain depuis 20 ans", déplore Yves Goldstein. Pour lui, Bruxelles est le creuset d’une nouvelle génération d’artistes qui sera d’ailleurs mise à l’honneur à partir du mois de mai (25.000 euros de commandes sont prévues pour ébaucher la collection propre du musée).

Deltaplane mû par un moteur, avec une cabine métallique et une aile Rogallo. De Panamarenko. ©SABAM, Belgium

Pour Constantin Chariot, directeur de la Patinoire, ancien directeur général des musées de Liège, Citroën est "une mauvaise idée: grande verrière plein sud, impossible à réchauffer et à refroidir, sans collection permanente. À Citroën, quartier né de l’automobile, c’est l’AutoWorld qui s’impose." Le bolide devient lui-même objet d’art contemporain. "Cela vascularisera le site du Cinquantenaire, donnera le Grand Palais attendu depuis toujours".

Or, contre toute logique, "on ajoute un troisième pôle muséal aux deux existants, Cinquantenaire et Mont des Arts. Il y a des volontés immobilières inavouées, sur le canal et au Port d’Anderlecht, enjeu majeur pour les promoteurs". C’est un "camouflet pour le secteur artistique bruxellois, et pour Bruxelles capitale européenne des collectionneurs, Londres étant la place de marché, Berlin la place de création et Paris la place où l’on montre. Dans ce pays de peintres qu’est la Belgique, la peinture sera absente? Ni Surréalisme, ni Cobra, ni Jan Fabre? Enfin, la politique de Pompidou traduit la posture d’acquisition de la France et non celle de la Belgique." Lors de sa visite, lors du lancement officiel, le 18 décembre, Serge Lasvignes, président du Centre Pompidou, regrettait que le Kanal ne soit pas baptisé Centre Pompidou-Citroën.

"Il y aura des vents contraires jusqu’au bout, confie encore Yves Goldstein. Mais je suis convaincu que la culture est un des seuls facteurs d’émancipation pour notre jeunesse. Bruxelles a besoin de culture comme de pain et si le Fédéral avait pris l’initiative, jamais la Région n’aurait pris ce projet en main."


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