Cézanne, le plus italien des modernes

L’intérêt de Cézanne pour l’œuvre de Poussin est particulièrement manifeste dans le «Château noir» (1905). ©Â© Peter William Barritt

Réunissant une soixantaine de tableaux, le musée Marmottan Monet présente l’œuvre de Cézanne à la lumière des chefs-d’œuvre de la peinture italienne du XVIe au XXe siècle. Une première.

Contrairement à nombre d’artistes du passé, Cézanne ne visita jamais la péninsule et le peintre ne laissa pratiquement pas de témoignages écrits sur ses rapports à l’Italie. Mais «son» Italie est double: c’est, d’abord, la lumière de sa terre natale, la Provence, et les multiples vestiges de l’Antiquité qui la peuplent. C’est, ensuite, toutes les œuvres qu’il en découvre dans les musées ou à travers les gravures. Et grande est sa culture latine. Pour autant, sa relation aux maîtres italiens n’est pas faite de copie. Ce n’est pas non plus «un hommage qui conduirait Cézanne à réinterpréter une icône de l’histoire de l’art comme Picasso l’a fait de nombreuses fois. Non. Le rapport de Cézanne à l’Italie est plus subtil, plus complexe. Il touche au fondement de son œuvre», explique Marianne Mathieu, commissaire de l’exposition. Ce que s’applique à montrer la présente exposition, unique et rare, à travers portraits, natures mortes, pastorales et paysages (dont l’iconique Sainte-Victoire).

Exposition

«Cézanne et les maîtres. Rêve d’Italie»

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Musée Marmottan Monet, Paris, jusqu’au 3 janvier 2021.

La première partie s’attache successivement à l’impact des peintres de Venise, Naples et Rome sur l’œuvre de Cézanne. La seconde partie retrace l’influence de Cézanne sur les artistes italiens du Novecento qui voyaient en lui l’un des leurs. Selon un jeu de miroirs de toiles en binômes ou trinômes, les œuvres de Cézanne dialoguent ainsi avec Bassano, Tintoret, Le Greco, Giordano, Poussin, Munari… et, pour les modernes, Carrà, Simoni, Soffici, Pirandello ou encore Boccioni et Morandi.

Des Vénitiens (Le Greco, Tintoret), le jeune Cézanne, nourrissant par là ses propres intuitions, retient des procédés anticlassiques dont il dégage l’esprit et la modernité, tels que la construction par touches colorées, l’importance de la lumière dans la manifestation du monde ou le dynamisme de la construction. Dans ces œuvres de jeunesse encore, à l’exubérance parfois ténébreuse et brutale, le rapport à l’école de Naples, terre caravagesque, s’illustre de manière particulièrement saisissante lorsque l’on compare les nocturnes «La déposition du Christ» (1865) de Ribera (l’œuvre elle-même est hélas intransportable) et «La toilette funéraire ou l’autopsie» (1869) de Cézanne où celui-ci s’approprie de manière claire mais originale les leçons de son aîné.

Un classicisme intemporel

«Le rapport de Cézanne à l’Italie est plus subtil, plus complexe qu’un simple hommage. Il touche au fondement de son œuvre.»
Marianne Mathieu
Commissaire d'exposition

L’intérêt de Cézanne pour la peinture romaine – et tout particulièrement Poussin qui vécut plus de 40 ans dans la cité éternelle – est plus connu. «Toutes les fois que je sors de Poussin», écrira Cézanne, «je sais mieux ce que je suis». Cézanne, qui voulait «faire du Poussin sur nature», élabore alors, sans servilité, un classicisme moderne et intemporel qui lui est propre mais fondé, comme chez Poussin, dans la quête de l’équilibre et de la permanence – comme le montre le rapprochement entre «Paysage avec l’Agar et l’ange» (1660) de Poussin avec «Les rochers» (1870?) et le «Château noir» (1905) de Cézanne. Même dialogue, dans la construction, entre «La Montagne Sainte-Victoire» (1890) et «Paysage classique» de Francisque Millet (XVIIe), grand disciple de Poussin. Jusqu’aux nymphes de ce dernier («Paysage avec Bacchus et Cérès», vers 1625-1628) qui se voient réinterprétées dans la «Pastorale» (1870), préfigurant le thème des baigneuses.

«Toutes les fois que je sors de Poussin, je sais mieux ce que je suis.»
Cézanne
Peintre

Cézanne fut un artiste clé de la modernité et on le mesure aux œuvres des artistes majeurs du Novecento: Pour renouer avec leur tradition nationale, et contre les futuristes ou les dissolutions impressionnistes, ces artistes cherchent en Cézanne un art solide de la construction. «À l’éclatement des formes voulues par les cubistes», résume Patrick de Carolis, directeur du musée, «les Italiens préfèrent la lignée métaphysique, silencieuse et classique de l’œuvre ultime du peintre d’Aix», qu’il s’agisse de portraits, de paysages ou de natures mortes. Ainsi le «Portrait de jeune fille» (1910) de Boccioni suppose celui de Mme Cézanne (1874), tout comme le «Paysage» (1942) de Morandi suppose l’ultime chef-d’œuvre du maître d’Aix, «Le Cabanon de Jourdan» (1906). Signalons encore les rythmiques «Baigneuses» (1915) de Morandi ou les elliptiques et mystérieuses «Baigneuses de dos» (1955) de Pirandello. Sans oublier les natures mortes de Morandi qui résument cette attirance pour le dépouillement cézannien. La leçon est lumineuse: Cézanne se révèle le plus italien des modernes.

Cézanne et les maîtres - Rêve d'Italie

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