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interview

Christine Macel, conservatrice en chef du Centre Pompidou: "L’art n’a pas de genre mais les artistes, si"

Christine Macel ©Centre Pompidou Veronese

Les artistes femmes reviennent au Centre Pompidou avec une exposition majeure entièrement consacrée à leurs apports à l’abstraction. La commissaire Christine Macel nous raconte "Elles font l’abstraction".

Oubliez pour un moment Kandinsky, Malevitch, Mondrian, Kupka et mettez à leur place 110 visages d’artistes que vous n’avez pour la plupart jamais vus. L’abstraction racontée par Christine Macel, conservatrice en chef du Centre Pompidou, est celle jusqu’à maintenant ignorée par l’histoire de l’art; celle peinte, dessinée, tissée, photographiée, dansée par autant de femmes qui, à côté de leurs confrères hommes, pendant plus d’un siècle, de 1860 à 1980 environ, ont interprété le monde s’éloignant du langage figuratif.

Pourtant, elles ne sont pas nombreuses à paraître dans les journaux ou les catalogues d’exposition. L’invisibilité de ces femmes ne pouvait passer inaperçue à celle qui, à juste titre, est considérée comme la tête chercheuse du Musée national d’art moderne de Paris, déjà connue pour avoir été directrice artistique de la 57e Biennale de Venise (2017) et décrite comme une "personnalité engagée et audacieuse" par Serge Lasvignes, depuis peu ancien président de l’institution. Douze ans après la grande exposition "Elles@centrepompidou" qui mettait à l’honneur les artistes femmes des collections du musée, Christine Macel poursuit son enquête dans l’exposition "Elles font l’abstraction" en proposant un parcours dans lequel les raisons de cette mise à l’écart, sociologiques pour la plupart, se mêlent à la réécriture d’un récit "géographiquement plus ouvert" qui met en exergue aussi les dimensions moins explorées du spiritisme, de la dance, des arts décoratifs (textile notamment) et de la science.

"Je me suis interrogée sur la manière dont les canons de l’abstraction avaient refoulé l’abstraction liée au spiritisme et à la théosophie; celle liée à l’ornement ou aux arts décoratifs ou encore au corps et à la danse."

Plus de 500 œuvres d’artistes, des méconnues aux quelques-unes célèbres, questionnent les canons de l’abstraction: elles font saisir une sensibilité autre et ouvrent un nouveau regard sur la construction du langage plastique de l’abstraction. Choisir le genre comme critère de sélection, c’est donc "une nécessité en ce moment précis où il faut faire sortir des pans de l’histoire de l’art d’une ombre plus ou moins importante".

Quelle est l’importance de choisir une approche "gender" dans l’histoire de l’art?

L’art n’a pas de genre mais les artistes, si. Il ne faut donc pas ranger cette question aux oubliettes. Il ne s’agit évidemment pas d’une approche essentialiste mais sociologique. Les progrès pour les droits des femmes et leur visibilité professionnelle ne sont pas acquis partout! De plus, l’histoire de l’art a ses zones d’ombre, que ce soit pour des questions de genre, de race, d’identité religieuse, etc. Elle doit être déconstruite pour complexifier, densifier, en intégrant de nouveaux récits dans une visée polyphonique, sans réécrire de nouveaux canons. Une histoire de l’art "ouverte", comme Umberto Eco parlait de "l’œuvre ouverte".

"L’abstraction a été considérée par les artistes comme un langage d’émancipation, reposant sur une sorte d’universalisme qui offrait aux femmes la promesse d’être intégrées dans des avant-gardes restées largement misogynes."

Comment est née l’idée d’entamer une recherche sur les artistes femmes et l’abstraction?

En regardant plus avant les collections du musée et en m’apercevant combien les artistes femmes usant du langage plastique abstrait avaient été nombreuses et pas forcément incluses dans des grandes expositions phares de l’abstraction. En m’interrogeant aussi sur la manière dont les canons de l’abstraction avaient refoulé l’abstraction liée au spiritisme et à la théosophie, ou à toute forme d’ésotérisme; celle liée à l’ornement ou aux arts décoratifs ou encore au corps et à la danse. J’ai voulu repenser une abstraction élargie tant conceptuellement que géographiquement.

Cette exposition est pour moi un point de départ d’une histoire plus riche à écrire, de monographies qu’il faut aujourd’hui monter et faire circuler. Comme l’artiste britannique Georgiana Houghton qui est la première dès les années 1860 à utiliser un langage abstrait – et il faut le préciser – encore représentationnel car il traduit un message transcendant grâce à la pratique spirite. Ou Janet Sobel, cette femme, mère de famille vivant à Brooklyn, d’origine ukrainienne, qui se met à peindre en autodidacte dans les années 1940 des œuvres abstraites utilisant le "dripping". Jackson Pollock a eu l’occasion de les admirer et Peggy Guggenheim la considérait une artiste majeure.

Être artiste et faire de l’abstraction: que représente ce nouveau langage?

C’était le langage plastique de la modernité, celui qui voulait représenter le transcendant, se détacher du réel ou au contraire y revenir à travers les formes géométriques. L’abstraction a été considérée par les artistes comme un langage d’émancipation, reposant sur une sorte d’universalisme qui offrait aux femmes la promesse d’être intégrées dans des avant-gardes restées largement misogynes, à part l’exception russe mais cela s’est révélé en fait être un mythe.

"Les choses ont véritablement bougé grâce aux luttes féministes des années 60-70 dans le monde de l’art, avec un leadership du monde anglo-saxon en la matière."

De quelles femmes parle-t-on? Quel est le lien entre éducation et pratique artistique? La question des inégalités sociales est-elle présente?

Les femmes ont accédé à l’éducation artistique dans les écoles des Beaux-Arts en Europe soit au XIXe, soit au début du XXe siècle. Cela a été une longue lutte, avec de grandes disparités. Lorsqu’on regarde le dynamisme des artistes femmes russes dans les années 1910, on comprend que cela est la conséquence d’une ouverture précoce des écoles d’art aux femmes, dès les années 1870. En France, l’accès à l’École nationale des Beaux-arts de Paris date de 1900 seulement. Certaines artistes allaient donc plus volontiers dans les écoles d’arts appliqués, ce qui était socialement mieux considéré pour une femme, comme Sophie Taeuber-Arp ou Verena Loewensberg, ou se formait à la danse avant de pratiquer la peinture. Cependant, les choses ont véritablement bougé grâce aux luttes féministes des années 60-70 dans le monde de l’art, avec un leadership du monde anglo-saxon en la matière. L’Italie n’a pas été en reste. Et la France, mais de manière moins virulente.

Sophie Taeuber-Arp, Sonia Delaunay, Lee Krasner… Comment l’abstraction est-elle travaillée par ces femmes plus connues mais souvent éclipsées par leurs hommes?

Toutes n’ont pas été invisibles, mais beaucoup ont été invisibilisées, ce qui est différent. Sophie Taeuber-Arp n’a eu qu’une moindre reconnaissance, malgré les efforts de Jean Arp pour la défendre même après son décès précoce en 1943. Il a dû justifier par exemple sa pratique des arts textiles. Il faut aussi comprendre que jusqu’aux années 50, les artistes femmes n’étaient pas plus féministes que la population générale et qu’elles détestaient en majorité l’idée d’être cantonnée à leur genre, de Sonia Delaunay à Barbara Hepworth par exemple. Et donc il a fallu plusieurs vagues féministes en art, celle initiée par Lucy Lippard, puis par Griselda Pollock notamment pour changer la donne.

"Il faudrait que ces artistes soient naturellement présentes dans les accrochages de musées, mais, pour cela, il faut les avoir acquises. Et c’est loin d’être le cas pour la période moderne où elles sont présentes à 10-20% maximum dans les collections. Aujourd’hui, nous sommes à 40%."

Où en sommes-nous aujourd’hui?

Nous sommes dans une sorte de troisième phase de relecture très intense depuis une dizaine d’années qui a commencé d’ailleurs bien avant #metoo. Le nombre de monographies d’artistes femmes est en constante hausse, la Tate Modern a par exemple décidé avec sa directrice Frances Morris de montrer 50% d’artistes femmes, le Centre Pompidou a fait Elles@centrepompidou, au point que l’on s’interroge maintenant sur la nécessité de réaliser des expositions d’artistes femmes. Il faudrait pouvoir dépasser ces relectures et que ces artistes soient naturellement présentes dans les accrochages de musées, mais seulement, pour cela, il faut les avoir acquises. Et c’est loin d’être le cas pour la période moderne où elles sont présentes à 10-20% maximum dans les collections. Aujourd’hui, nous sommes à 40%. Encore un petit effort, donc! Évidemment, elles étaient moins nombreuses à l’époque moderne, mais il y a encore des niches. Et en ce qui concerne le contemporain historique, il y a encore fort à faire.

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