chronique

Corps célestes

"Full Abstraction" raconte la naissance de l’art abstrait, de part et d’autre de l’Atlantique, entre 1940 et 1960, et l’impulsion que lui donnèrent deux collectionneurs américains, Solomon et Peggy Guggenheim, l’oncle et la nièce.

En 1936, explique Luca Massimo Barbero, commissaire de l’exposition, "Marcel Duchamp décide qu’il a terminé son travail". Toute son œuvre tiendra dans une valise, La Boîte-en-valise, conçue comme un musée portatif, selon le principe du cabinet de curiosité. C’est la figure de proue, l’affiche, le programme, le rouage de cette exposition "Full Abstraction". De 1941 à 1966, 320 boîtes seront réalisées. D’emblée, l’œuvre d’art est un objet qui voyage, et ce voyage peut être initiatique, chaotique, irréversible. Ce mouvement transatlantique pendulaire entre États-Unis et Europe débute en 1929, quand Solomon Guggenheim entame sa collection de "peinture non objective", avant que l’abstraction ne vienne au jour. Les premières expositions ont lieu en 1930, dans les suites qu’occupent les Guggenheim au Plaza Hotel de New York. D’entrée de jeu, le voyage, encore, le nomadisme (en l’occurrence, celui, luxueux, des gens fortunés) est à l’origine de ces manifestations. Kandinsky y occupe une pièce entière. Après une série d’expositions reçues avec enthousiasme ou réticence, tout au long de la décennie, le Musée de peinture non objective ouvre à New York en 1938. Il déménage en 1942 sur la Cinquième Avenue, et, après la mort du collectionneur, devient en 1952 le Musée Solomon Guggenheim, qui trouve enfin son domicile actuel en 1959, conçu par Frank Lloyd Wright. Son premier directeur, James Johnson Sweeney, constate au lendemain de la Seconde Guerre mondiale "qu’il s’était produit quelque chose en Europe qui exprimait un ton neuf. Or, il m’apparut que ce ton neuf ressemblait beaucoup à quelque chose venu des États-Unis vers 1952-1954". L’échange transatlantique écrit l’art du siècle.

De New York à Venise

©digital capture

Les Guggenheim étaient des Suisses alémaniques démunis, émigrés à Philadelphie en 1847. En 1880, Meyer Guggenheim avait fait fortune dans l’import-export et la métallurgie. Le père de Peggy, Benjamin, périt à bord du Titanic. Au début de la Première Guerre mondiale, les Guggenheim possédaient 75% de l’argent, du cuivre et du plomb de la planète (ironie de l’histoire familiale: en 1942, quand Peggy Guggenheim demandera à Calder de lui confectionner une tête de lit, la pénurie de métaux, réquisitionnés par l’effort de guerre, amènera l’artiste à créer un mobile-tête de lit en argent massif).

Ces œuvres gravitent dans l’espace-temps du XXe siècle comme autant de corps célestes.

Marginale au sein du clan, Peggy Guggenheim doit rogner ses dépenses personnelles pour monter sa galerie Guggenheim Jeune à Londres, en 1939. Elle a deux "parrains", Samuel Beckett et Marcel Duchamp: le premier l’enjoint de montrer de l’art contemporain, qui est "vivant" et le second lui apprend la différence entre "Surréalisme et Abstrait". Pour témoigner de son impartialité entre les deux écoles, elle porte une boucle d’oreille créé par Calder, une autre par Tanguy. En 1941, elle quitte l’Europe dévastée et s’installe à New York, avec Max Ernst, qu’elle épouse en 1942. Elle y ouvre la galerie Art of This Century. Son engouement pour l’abstraction va d’abord à l’encontre de son oncle Solomon, plus lent à emprunter cette voie.

Sa rencontre avec Jackson Pollock, en 1943, est sans doute capitale pour l’un et l’autre. Avant elle, il n’a guère exposé, guère vendu. Elle organise une première exposition, qui le place sur orbite. Dans la foulée, elle expose plusieurs jeunes artistes américains, notamment Robert Motherwell et Mark Rothko.

En 1947, le balancier repart dans l’autre sens, et le tropisme européen reprend le dessus. Comme le souligne Philip Rylands, directeur de la Fondation Guggenheim pour l’Italie, "en 1941, elle avait quitté l’Europe en anonyme. En 1948, elle y revenait en célébrité". En 1949, elle achète à Venise le Palazzo Venier dei Leoni, sur le Grand Canal. Elle y passera le reste de sa vie, et y abritera une grande partie de sa collection. En 1976, elle décide de renouer avec la Fondation Solomon Guggenheim, en donnant sa collection. Les deux branches sont réunies.

Chambres de regards

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L’exposition de l’Art Center ING reprend le décor des "chambres" aux murs ornés de tentures plissées du Musée de peinture non objective originel. L’enchaînement des œuvres et des salles nous convie à découvrir l’enchaînement des regards, une concaténation qui forme une continuité. Avec les "Deux femmes devant un miroir", de Morris Hischfield, le thème du reflet est inversé, puisque c’est le dos de leur personne qui est reflété. Le cheminement de Pollock vers l’expressionnisme abstrait naît avec ses petits formats inspirés des "peintures de sable" des Navajos, jeux de signes et de traits disséminés sur la toile, embryon des grandes figures ultérieures, où "le pinceau ne touche même plus la toile", comme le rappelle Philip Rylands.

Deux protagonistes majeurs dominent l’histoire de l’art des années 1940: Lucio Fontana et Jean Dubuffet. Avec Concept Spatial (1965), dont le mouvement est une curieuse réminiscence du "Nu descendant un escalier" de Duchamp (1912), Fontana introduit le trou, la fente dans la toile. Le "Mist" (1961) d’Adolph Gottlieb est l’une des œuvres les plus envoûtantes de l’exposition, deux masses polaires, l’une noire, souterraine, éclatée, l’autre, céleste, un halo blanchâtre, opposition du trouble et de la sérénité, toutes deux suspendues, flottant sans attache, sans structuration, avec un sens de la profondeur d’autant plus saisissant qu’il s’appuie sur des éléments minimaux. Les toiles de Cy Twombly ("Sans titre", 1961, 1967) jouent du griffonnage, de l’effacement, comme des ardoises magiques, et du relief du mobile à la Calder.

Le voyage est sidérant: ces œuvres gravitent dans l’espace-temps du XXe siècle comme autant de corps célestes, exerçant leur force d’attraction réciproque. De salle en salle, c’est toute l’histoire de cette Abstraction Pleine qui s’écrit sous nos yeux, en accéléré.

"Full Abstraction" jusqu’au 12 février 2017 à l’ING Art Center à Bruxelles www.ing.be/art, 02 547 22 92.

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