"Damien Hirst chez Pinault? Ce qu'il y a de plus vulgaire" (Anne Pontégnie)

©Serge Leblon

Cofondatrice du Wiels, à Bruxelles, Anne Pontégnie œuvre depuis 2011 pour la fameuse Cranford Collection de Londres, qui rouvre ses portes les 4 novembre après une rénovation signée Gabriel et David Chipperfield.

Cette année un peu plus que les précédentes, la réouverture de la Cranford Collection, à deux pas de la foire d’art contemporain Frieze (du 3 au 6 octobre) est un événement dans l’événement. La somptueuse demeure qui abrite la collection en face de Regent’s Park, au cœur de Londres, a fait l’objet d’une longue rénovation. "Nous avons pris le temps nécessaire pour bien faire les choses, environ deux ans et demi", nous confie le propriétaire des lieux, Freddy Salem, qui a bâti avec son épouse Muriel l’une des plus belles collections d’art contemporain. Près de 700 œuvres en font partie, parmi lesquelles les chefs-d’œuvre de Christopher Wool, Sigmar Polke, Louise Bourgeois, Gerhard Richter, Franz West, Alice Neel, Ed Ruscha et Bruce Nauman. Conseillé par Andrew Renton à partir de 1999, le couple renouvelle sa confiance à Anne Pontégnie depuis maintenant huit ans.

Entre-temps, cette référence internationale dans l’art contemporain a fondé son agence de conseil, AP Office, basée à Bruxelles, pour mieux intégrer ses différentes activités de critique d’art, commissaire et consultante. En plus de travailler pour la Collection Cranford, elle dispense des conseils stratégiques à la Galerie Xavier Hufkens, l’artiste Yves Zurstrassen et le bureau d’architecture Noaa Architects. Elle fait également partie du Comité consultatif académique et scientifique de Kanal.

"Avant, je me considérais uniquement comme un intermédiaire entre les artistes et les spectateurs. Je me considère désormais aussi comme un intermédiaire entre les institutions et les courants de pensée dans l’art. Les institutions manquent de contacts avec des gens qui réfléchissent à un ensemble de questions sociales, pédagogiques et économiques. ça bouge beaucoup aujourd’hui, et les institutions doivent être conscientes des débats contemporains pour développer des outils adaptés au monde actuel."

Émancipation individuelle vs. expérience collective

L’art contemporain a profondément changé depuis vingt ans… à moins que ce soient l’expérience et la maturité qui transforment à ce point notre regard. "Ma manière d’appréhender l’art est très différente, poursuit cette Tournaisienne née en 1969. Quand j’ai commencé, c’était encore la fin de l’époque moderne. C’était une narration très linéaire, qui avait commencé à la moitié du XIXe siècle, et qui s’est terminée à la fin des années 80. Je suis arrivée avec cette vision très linéaire et moderniste de l’art, qui a été progressivement détricotée. On s’est rendu compte qu’il y avait plein d’autres récits alternatifs, avec beaucoup plus de femmes, ou des artistes non européens."

La transformation est radicale, avec de nombreux paradoxes. "Pendant un temps, l’art moderne et contemporain représentait l’émancipation individuelle, l’artiste à l’avant-garde, la transgression… aujourd’hui, on s’oriente vers l’opposé. Avec des expériences collectives, des expos spectaculaires. Les gens veulent vivre des choses collectivement, et l’art contemporain permet ça. Il connecte beaucoup plus les gens entre eux."

Le conformisme ne serait-il pas en train de s’imposer au détriment de l’audace créative? "Non, car le conformisme, aujourd’hui, c’est justement de ne pas être dans la réconciliation, c’est être dans la division, c’est créer des camps antagonistes, opposés", tranche-elle avec pertinence.

"Pendant un temps, l’art moderne et contemporain représentait l’émancipation individuelle, l’artiste à l’avant-garde, la transgression… aujourd’hui, on s’oriente vers l’opposé. Avec des expériences collectives, des expos spectaculaires. Les gens veulent vivre des choses collectivement, et l’art contemporain permet ça. Il connecte beaucoup plus les gens entre eux."
Anne Pontégnie
Commissaire et critique d’Art

Nous insistons tout de même: aussi louable soit-elle sous certains aspects, la démocratisation de l’art contemporain ne tire-t-elle pas la qualité générale vers le bas? "Ce qu’on considère comme commercial concerne plutôt les meilleurs, les plus grandes œuvres. Les très grands maîtres modernes sont devenus impayables. On constate en revanche une ouverture dans les institutions d’art. Le marché de l’art est beaucoup plus grand, il y a donc un besoin de beaucoup plus de matériel, ce qui donne l’opportunité de redécouvrir des artistes accessibles."

Mannequin à un très jeune âge, Anne Pontégnie a poursuivi en parallèle des études en histoire de l’art. "Il y a eu des rencontres importantes à ce moment-là, avec un artiste belge important de son temps, Jan Vercruysse. Il m’a beaucoup appris sur ce qui se passait sur la scène européenne et, grâce à lui, j’ai rencontré des artistes comme Thomas Schütte ou Franz West. Et aussi l’artiste américain Christophe Wool, de la génération Jeff Koons, que j’ai rencontré à la vingtaine, quand j’étais à Rome. Il y a eu aussi Michel Frère. Ces mentors m’ont donné accès non seulement aux gens de l’art mais aussi à ce que l’art pouvait exprimer ou inspirer."

Artiste spectaculaire et grand capital

La place de plus en plus importante des femmes et des minorités contribue à des nouvelles dynamiques. "Dans les années 20 et 30, il y avait des femmes artistes, mais peu avaient le droit d’aller à l’académie et étudier l’art. Maintenant plus de la moitié des étudiants en écoles d’art sont des femmes, donc forcément ça change les œuvres." Au bout du compte, l’art contemporain a-t-il déjà fait autant d’heureux, chez les collectionneurs comme chez les simples curieux? "On peut dire que l’art contemporain vit un âge d’or, mais pour de mauvaises raisons, avec la globalisation et l’accumulation insensée de richesses par quelques personnes. Mais ça a toujours été comme ça dans l’art visuel, depuis le XIIIe ou le XIVe siècle, et même depuis la Grèce et la Rome antiques. Les Russes, les Chinois, les pays du Golfe se sont mis à acheter de l’art, les prix ont explosé et ça a pris une certaine importance. Mais parfois l’art ne représente plus que ce qu’il a de plus vulgaire – je pense à Damien Hirst chez Pinault –, où on s’auto-congratule entre artiste spectaculaire et grand capital… Je ne pense pas que le futur de l’art soit là, et je ne l’espère pas."

Les artistes belges ne sont pas absents de la collection avec ce vibrant monochrome d’Edith Dekyndt. ©Anne Pontégnie

Anne Pontégnie emploie l’expression "rôle de l’art" à plusieurs reprises. Est-ce vraiment compatible avec l’art contemporain? L’art doit-il avoir un rôle? "Oui. Sinon, il est obsolète et n’existe pas. La plupart des artistes ont envie que l’art ait un rôle. Chaque époque a besoin d’être représentée." Elle regrette cependant une certaine hypocrisie autour du greenwashing, lorsqu’elle évoque par exemple la dernière exposition d’Olafur Eliasson à la Tate Modern: "Il se revendique écologique, mais je trouve que son travail n’est vraiment pas écologique. Il y a un peu d’hypocrisie. Son travail nécessite de grands moyens, très techniques, très spectaculaires. Je ne trouve pas que ça réinstaure un vrai rapport entre l’homme et la nature. C’est vrai qu’il a été l’un des premiers à traiter ces questions, mais maintenant son art est un peu décalé."

Une forme de dépouillement peut contribuer à mieux mettre en valeur les récits. "Par exemple, il y a 20 ans, c’était le Guggenheim de Bilbao, les grandes architectures de prestige, pour de grands artistes de prestige. Aujourd’hui, on voit d’autres choses, comme le Whitney Museum à New York, qui est assez modeste dans sa forme, moins spectaculaire à l’intérieur et à l’extérieur, mais où on renouvelle complètement les collections en montrant toute une histoire de l’art américain, qui n’était pas du tout visible auparavant. Le Whitney n’est pas une grande institution, mais il marque une inflexion."

Les nouvelles voies sont nombreuses…

La Cranford Collection sera ouverte au public sur rendez-vous à partir du 4 novembre: www.cranfordarts.org


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