Dans le labyrinthe multicolore de Carlos Cruz-Diez

Vue de l'installation "Labyrinthus" à Bruxelles. ©Adagp, Paris 2019. Courtesy La Patinoire Royale – galerie Valérie Bach.

Figure dominante de l’art optique cinétique, le plasticien vénézuélien Carlos Cruz-Diez peut enfin faire naître à Bruxelles, à La Patinoire royale, une œuvre imaginée en 1969, "Labyrinthus".

Galeries

Carlos Cruz-Diez, "Labyrinthus" (jusqu'au 27/7) – Gisela Colon, "Hyper-Minimal" (jusqu'au 8/6).

Note: 5/5

Constantin Chariot, curateur. À voir à la Patinoire Royale, rue Veydt, 15, 1060 Bruxelles (GOOGLE MAP).

 

"L’information acquise, de même que les connaissances mémorisées au cours de notre expérience de vie, ne sont, probablement, pas certaines." Nous pourrions trouver cette phrase de Cruz-Diez dans une page de Jorge Luis Borges.

L’art optique et cinétique est né avec Duchamp, puis avec les mobiles de Calder. Aux trois dimensions premières de l’art (la ligne, la surface, le volume) s’ajoute ici la quatrième: le temps. Sans le temps, pas de mouvement, et, en nous remémorant le philosophe Gilles Deleuze, nous pourrions dire que Cruz-Diez crée des objets-mouvements et des objets-temps. Cet art est fortement représenté en Amérique du Sud avec l’Argentin Jesús-Rafael Soto, et le Vénézuélien Julio Le Parc. Carlos Cruz-Diez, lui aussi né au Venezuela, vit à Paris depuis 1960. À son arrivée, il compta parmi les protégés de Denise René, ancienne couturière amatrice d’art qui tenait table d’hôte et pension pour ces artistes qui fuyaient les enfers dictatoriaux sud-américains, et fut pour eux comme une mère.

CARLOS CRUZ-DIEZ : LABYRINTHUS

Constantin Chariot, directeur de La Patinoire, voit dans cette famille artistique "une filiation avec l’art primitif précolombien, art du motif géométrique tissé, art solaire relié aux temps du cosmos". Chez Le Parc, souligne-t-il, l’accent est mis sur la lumière, chez Soto, sur la ligne. Et chez Cruz-Diez? "Sur la couleur!" Et l’invite au spectateur, convié à prendre part à la manifestation de l’œuvre. En effet, rappelle-t-il: "en le regardant, l’observateur modifie l’objet regardé".

Lointain cousin de Vasarely, Cruz-Diez fait de la couleur une métaphore de l’humanité.

Cruz-Diez joue sur sept couleurs de base, les trois couleurs primaires (bleu, rouge, jaune), trois couleurs complémentaires obtenues par addition (orange, vert, rose), et enfin le gris, addition du noir et du blanc. Outre les couleurs additives qui procèdent par ajout de lumière, Cruz-Diez opère avec les couleurs dites soustractives, secondaires, plus sombres, qui absorbent davantage de lumière et réduisent le spectre, par transchromie.

©Adagp, Paris 2019. Courtesy La Patinoire Royale – galerie Valérie Bach.

La page blanche de la couleur

Pour La Patinoire, Cruz-Diez a vu enfin se matérialiser son monument de légèreté, "Labyrinthus", une pièce imaginée en 1969, jamais réalisée jusqu’à ce jour, faute de moyens et d’espaces. Cinquante ans après, l’artiste âgé de 95 ans voit cette pièce, la plus grande transchromie de son œuvre, se dresser sous ses yeux. Ce labyrinthe est à l’opposé de celui du Minotaure: ce n’est pas un lieu d’enfermement, mais de partage, de transparence, où l’on se voit et où l’on voit les autres. Ces minces stèles translucides en verre de Bohème assemblées à Londres, "une prouesse technique", sont dressées sur leur socle parfaitement stable, "une page blanche" où s’inscrivent ces portes de couleur. L’ensemble pesant une tonne a été prémonté en atelier. La pièce est sur le point d’être vendue 2,8 millions d’euros à un musée privé au Texas.

Carlos Cruz-Diez: Entretien avec Ariel Jiménez

Autour de cette pièce maîtresse, d’autres facettes de Cruz-Diez sont offertes à l’œil. Les "Physichromies", lamelles de couleur perpendiculaires au plan, libèrent de nouvelles couleurs quand le spectateur se déplace. Avec les "Chromointerférences", l’œil compose par association des couleurs qui n’existent pas dans le tableau: un dispositif de cordons élastiques au-dessus du plan de l’œuvre crée ces différences de perception.

Lointain cousin de Vasarely, qui voulait substituer au langage verbal un langage des couleurs, Cruz-Diez fait de la couleur une métaphore de l’humanité.

>À la Patinoire royale, rue Veydt, 15, 1060 Bruxelles (GOOGLE MAP).

Une ellipse en acrylique soufflé de Gisela Colon. ©Courtesy of La Patinoire Royale

Expo bis

Gisela Colon, la fille spirituelle de Cruz-DieZ

La Californienne Gisela Colon est une fille spirituelle de Cruz-Diez. En résonance avec le Light and Space Movement de la Côte Ouest (Bruce Nauman, James Turell), ses pièces en plexi thermo-moulés évoquent l’œil de HAL et le fœtus de "2001, Odyssée de l’espace", mais aussi l’iridescence de la carapace du scarabée et la tendresse lumineuse et translucide de l’œuf de poisson. Où l’œil devient l’œuf de toutes perceptions…

"Lorsqu’on ferme les paupières, suggère Constantin Chariot, on voit un Gisela Colon." Ces enveloppes féminines, de sein, de lèvres, de vulve, recomposées en une capsule de matière dichroïque, changent de couleur selon l’angle. Pour le directeur de la Patinoire, cette organicité et la technologie (que Colon ne divulgue pas) préfigurent un art duXXIIe siècle.

Les géométries masculines de Cruz-Diez et les courbes féminines et floues de Colon se répondent ici à merveille.

>"Hyper-Minimal", jusqu'au 8/6, à la Patinoire royale.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect