David Altmejd, le prestidigitateur

Avec ses bustes d’hommes lagomorphes, David Altmejd nous invite dans ses songes. ©doc

Ce Canadien new-yorkais d’origine polonaise est l’artiste le plus étonnant de cette rentrée des galeries. Ses bustes mutants sont autant de révélations.

Dès que l’on se trouve face à l’un de ses personnages mi-humains, mi-lapins, qui nous regarde avec ses six yeux et nous bénit de ses trois mains, on devine que l’on a devant soi les créatures d’un artiste qui transforme le regard sur l’être humain, autrement dit sur nous-mêmes. Avec ses bustes d’hommes lagomorphes, David Altmejd déploie ses grandes oreilles de lapins qui sont les portails par lesquels il nous invite dans ses songes, et dans les nôtres.

"J’ai rencontré David à New York en 2003: coup de foudre! Quelle singularité! Son œuvre à la fois impénétrable et attirante a quelque chose de féérique.
Xavier Hufkens
Galeriste

Xavier Hufkens est un homme fidèle: galeriste au long cours, il expose et accompagne ses artistes dans la durée. "J’ai rencontré David à New York en 2003: coup de foudre! Je l’ai exposé une première fois en 2005 (Builders). Quelle singularité! Son œuvre à la fois impénétrable et attirante a quelque chose de féérique. Avec les lapins, on songe à Alice, naturellement." Cette féérie est habitée d’une inquiétante familiarité (la fameuse "Unheimlichkeit", chère aux Freudiens): comment ne pas songer à la sidérante série "Rabbits" de David Lynch (2002), et ses lapins humanoïdes dans un salon américain archétypal. Chez Altmejd, aucun salon. Rien que des bustes, tradition sculpturale millénaire, mais où l’animal et l’humain s’interpénètrent et s’accidentent. "Dans ces pièces", poursuit Hufkens, "ce qui m’enchante, au sens premier du verbe, c’est qu’elles recèlent une multitude d’univers discrets, une constellation de miniatures. Il faut s’approcher: dès l’entrée, on discerne dans la première sculpture le micro-dessin d’un accouchement, raison pour laquelle c’est la sculpture qui ouvre l’exposition. Plus loin, on découvre dessiné sur une oreille un personnage qui tombe, comme dans un rêve."

Descendant de Jérôme Bosch et Arcimboldo

"Le lapin creuse son terrier. Ce terrier, c’est l’inconscient."
Xavier Hufkens

Du temps de la marine à voile, un lapin à bord était de mauvais augure. Ceux d’Altmejd se présentent comme des oracles ou des pythies, miroirs de nos désirs ou de nos craintes inavoués. Ces transmutations, greffes de l’animal dans l’humain, sont aussi des autoportraits où le Canadien se dévoile devant nous. "Le lapin creuse son terrier. Ce terrier, c’est l’inconscient", souligne Xavier Hufkens, avec son obscurité, ses galeries secrètes, ses dépôts cachés de nourritures physiques ou spirituelles. À l’image de ces stocks de provisions disparates, le mélange des matériaux est jubilatoire: plâtre, bois, verre, papier collé, crin, etc.

Ces oracles (ou vestales au masculin) sont pétris d’humour, de l’artiste sur soi, et sur notre condition humaine animalisée. C’est le rire grinçant d’un Jérôme Bosch, qui saute de l’humain dans un règne animal fantasmagorique, ou la si comique recomposition végétale d’un Arcimboldo. Altmejd est dans un entre-deux, à plus d’un titre: sa mère a été élevée dans la religion catholique et son père juif a émigré de Pologne au Canada à la fin des années 1960. Enfant, il fréquentait donc la synagogue le samedi et l’église le dimanche. Est-ce cela qui fait de lui un tel prestidigitateur liturgique?

Art contemporain

David Altmejd, "Rabbits"

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Galerie Xavier Hufkens, 44 rue Van Eyck, Bruxelles

Du 3 septembre au 17 octobre 2020

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