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interview

Delphine Houba, échevine bruxelloise de la Culture: "L'art peut être bénéfique pour la santé"

"Il est démontré que l'art peut être bénéfique pour la santé, tant mentale que physique", affirme l'échevine bruxelloise Delphine Houba. ©Antonin Weber / Hans Lucas

L’échevine bruxelloise Delphine Houba veut lancer des "prescriptions muséales" pour améliorer la santé mentale des patients. Un projet-pilote va être initié avec le CHU Brugmann.

Enjouée, volubile, énergique, l'échevine bruxelloise Delphine Houba est d'humeur marsupiale en ce mois d'août. La socialiste a pourtant en charge deux matières très sensibles dans le contexte variant du covid: le tourisme et la culture.

Mais comme ses mantras oscillent entre "Never Give Up" et "Il n’y a que des solutions", la jeune femme et son équipe se sont démenées pour offrir la plus haute jauge possible d'événements culturels, tout l'été, à Bruxelles.

"Malgré la météo maussade, le public a répondu présent à notre  programmation d'événements 'Summer Pop' dans les quartiers et 'Back on Stage' sur l'esplanade de la Cité administrative. Il y a eu aussi les concerts à Arena 5 (Brussels Expo), soutenus par la Ville, où l'événement du 14 août avec le concert d'Amélie Lens a drainé 7500 personnes sur fond d'Atomium!", savoure l'addict de musique, et en particulier de Rage Against the Machine…

"La crise covid, accentuant stress, burn-out et autres pathologies, est venue confirmer la pertinence d'un projet de prescriptions médicales en vue d'aller au musée."

Son but: poursuivre le déconfinement des loisirs culturels. Mais pas que… Depuis le début de son mandat, en  2018, l'échevine s'est trois fixé axes: accessibilité de tous à la culture; liens entre culture et santé, et place des femmes dans la culture.

Dans la "bucket list" 2021/2022 de Delphine Houba, deux projets figurent en tête: imposer une représentation des femmes à parité 50/50 avec les hommes dans l'univers de la création artistique pour mettre fin à leur "invisibilisation systémique"; lancer des "prescriptions muséales", car "il est démontré que l'art peut être bénéfique pour la santé, tant mentale que physique", diagnostique l'échevine.

D'où vient l'idée d'envoyer des patients au musée à des fins thérapeutiques?

Elle vient du Québecelle a été initiée en 2018 par le musée des Beaux-Arts de Montréal et l'Ordre des médecins. Tout médecin peut délivrer jusqu'à 50 ordonnances par an aux patients pour lesquels il estime bénéfiques des visites au musée. Cette idée ne m'a pas lâchée.

Dès à présent, je lance son adaptation au niveau de Bruxelles. D'abord sous forme de projet-pilote de trois mois, en partenariat avec l’hôpital Brugmann (dont j'ai été la présidente), via son service psychiatrie, dirigé par le professeur Charles Kornreich, et les cinq structures muséales dont j'ai la responsabilité – musées de la Ville, de la Mode et de la Dentelle, des Égouts, la Garde-robe Manneken-Pis et la Centrale d'art contemporain."

Comment ça va fonctionner?

Selon deux axes. Celui de prescriptions muséales individuelles pour des patients de l'hôpital qui bénéficieront de visites gratuites accompagnées. Celui de visites collectives de patients de la Clinique du stress (autre section de Brugmann). C'est une structure de jour dont les patients suivent déjà un programme thérapeutique à présent enrichi de ces visites muséales, mais par groupes de 6 à 8 personnes déjà actives ensemble dans le cadre du traitement.

"Je suis convaincue de la capacité d'élan de solidarité de tous les musées belges vers les publics fragilisés pour leur fournir des accès gratuits et un accompagnement."

Fin 2021, on établira un bilan. Il sera nourri à la fois par le suivi académique confié à des mémorants et doctorants, et par le feed-back des équipes tant médicales que culturelles sur leur vécu de l'expérience. La crise covid, accentuant stress, burn-out et autres pathologies, est venue confirmer la pertinence d'un tel projet.

L'ambition est que d'autres musées, communes, voire régions adhèrent à cette démarche inédite?

 Je suis convaincue de la capacité d'élan de solidarité de tous les musées belges vers les publics fragilisés pour leur fournir des accès gratuits et un accompagnement. Mais la décision leur revient, sur base des résultats de notre expérience-pilote. J'ai aussi à cœur de renforcer un troisième volet de ma politique culture et santé, qui sont les interventions artistiques pour les patients résidant en milieu de soin.

"J'aime la citation de Le Clézio qui dit: 'Un jour, on saura peut-être qu'il n'y avait pas d'art, mais seulement de la médecine.'"

J'ai décidé d'accentuer notre soutien financier à des acteurs culturels comme Docteur Zinzin ou Le pont des Arts. Le premier, ce sont ces clowns qui illuminent l'hôpital des Enfants; le second, c'est une structure multidisciplinaire dont les artistes viennent embellir le quotidien des patients… Il y a aussi "Piqûre", fruit de la collaboration entre le photographe Vincen Beeckman, la Centrale d'Art contemporain et l'hôpital Saint-Pierre. À l'entrée de ce dernier, s'exposent ses photos, renouvelées tous les deux mois, des visiteurs, patients et membres du personnel… (L’Echo du 24 février 2021)

J'aime la citation de Le Clézio qui dit: "Un jour, on saura peut-être qu'il n'y avait pas d'art, mais seulement de la médecine."

Je suis féministe et je veux la parité dans le secteur culturel

Un premier festival féministe bruxellois en septembre 2022 et, dès aujourd'hui, un travail de persuasion "inclusive" du secteur culturel pour valoriser autant d'artistes femmes que d'hommes: voilà le combat d'Houba.

Sur la question de la place de la femme dans la culture, l'échevine trentenaire passe en mode intraitable. D'autant plus si vous vous étonnez de voir l'univers artistique – réputé progressiste, ouvert et divers – suspecté des pires travers machistes. "Et pourtant si", affirme Delphine Houba. "Notre secteur culturel n'y est pas du tout. Comme le reste de la société d'ailleurs, dominée par l'homme blanc, plutôt âgé, hétérosexuel, valide. Les lieux d'expression, en ce compris artistiques, restent éminemment masculins, et c'est la galère pour les femmes de s'exprimer, de créer sans être visées et attaquées violemment. L'inégalité homme-femme s'accentue de manière systémique dès l'entrée dans la vie active. Les hommes sont majoritaires à tous les échelons dans le secteur culturel. Alors que des femmes créent et ont l'envie de s'imposer."

C'est pourquoi l'échevine prend le taureau par les… cornes et assène: "J'ai décidé qu'il fallait rééquilibrer tout cela, dès maintenant. En commençant par le secteur du street-art, symptomatique du déséquilibre. L'actuel parcours street-art bruxellois compte 150 œuvres. Combien ont été réalisées par des femmes? 30! Alors que de nombreuses femmes, de Iota à Laeti ou Zouwi , graffent, créent… mais sont rendues invisibles par les mécanismes de notre société foncièrement patriarcale et sexiste. Pour rééquilibrer tout cela, je fais le choix délibéré de donner plus de place, et d'argent, aux femmes artistes et dans le secteur culturel, afin d'infléchir la tendance vers une vraie parité 50/50."

Et n'objectez pas que des quotas ne sont pas une solution. "Sans les quotas, je ne serais pas là à vous parler", se rembrunit la féministe. Et on n'a pas fini de l'entendre sur le sujet, car en parallèle de son action de "persuasion" et de rééducation du monde culturel, l'échevine de la Culture lance un processus de réflexion avec le secteur. Dont l'apothéose sera un Festival féministe, proposant une volée de conférences/ateliers, et un volet spectaculaire et festif qui se tiendra en septembre 2022 au centre culturel des Riches-Claires, et dans les lieux alentours. En toute parité, évidemment.

Chat, alors!

L'assertivité de l'échevine de la Culture faiblit étrangement quand on sollicite son avis sur Kanal, et sa gouvernance opaque noyautée par le PS. Ou sur le projet controversé de Musée du Chat, porté par Philippe Geluck. Terrain miné, le minet! Comme Kanal, en eaux troubles.

Le cabinet Houba se retranche derrière le fait que ces deux dossiers relèvent des compétences de la Région. Et dame Delphine de lécher son discours d'une belle langue de bois: "Pilotés par la Région, ces projets n'en demeurent pas moins une réelle plus-value pour la Ville de Bruxelles. En effet, l'ambition, aujourd'hui, est de proposer l'offre culturelle et touristique la plus diversifiée possible, et ce, en développant un maillage muséal complémentaire et multiple. Comme les institutions d'exception actuellement présentes sur le territoire de la Ville sont déjà une richesse, je ne peux que me réjouir de voir s'y ajouter de nouveaux projets tel que Kanal ou le Musée du Chat"…

Tourisme: à peine 1 chambre sur 4

Des indicateurs touristiques persistent à faire grise mine, admet l'échevine bruxelloise du Tourisme: "En juillet, le taux d'occupation des hôtels a été de 24%, contre 10% pour l’été 2020. Une chambre sur quatre, cela reste gravissime pour le secteur hôtelier de Bruxelles-Ville. Les extra-Européens sont toujours absents, et les Européens viennent de nos pays voisins. Bruxelles est clairement en phase de transition touristique. Le créneau qui plonge, c'est le tourisme d'affaires et de congrès, qui pesait 50% avant."

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