Derrière Bruegel, Bernard van Orley

Réalisée par l’atelier Dermoyen, à Bruxelles, la tapisserie "Le Mois de mars (signe du Bélier)" de Bernard van Orley (c. 1531-33) où tout semble familier: le palais impérial (qui s’élevait alors Place Royale), l’Hôtel de Ville et les tours de la cathédrale Saint-Michel… ©RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) / Daniel Arnaudet

Il y a 450 ans mourait Pierre Bruegel. L’occasion d’une Année Bruegel émaillée d’événements et d’expositions, dont la plus prestigieuse ouvre ses portes aujourd’hui à BOZAR: Bernard van Orley.

Bruxelles, capitale de l’Europe, vous croyez que ça date des années 1950? Pas du tout. Dans les années 1500, déjà, la sympathique ville brabançonne irradiait. Un certain Charles Quint régnait sur un empire où "le soleil ne se couchait jamais". Et comme capitale pour sa cour, il avait choisi… Bruxelles.

En ce temps-là, un artiste multitalents se fit remarquer jusqu’à devenir, en 1518, portraitiste officiel. Il signait ses œuvres en latin (quand il les signait, car ce n’était pas systématiquement la mode de l’époque) et sans oublier de mentionner Bruxelles comme sa ville d’origine. Il habitait dans le quartier Saint-Géry, où il avait sa maison et son atelier. Et c’est avec une certaine émotion que les Bruxellois (et les autres) redécouvriront, par le truchement de cette ambitieuse exposition à Bozar, que la Belgique – alors part des Pays-Bas bourguignons – constituait un incontournable centre culturel, admiré par l’Europe entière.

Programme
L’ombre de Bruegel et van orley à bruxelles

À cette exposition de prestige s’ajoutent toute une série d’initiatives, un peu partout dans Bruxelles. À partir du 27 février, "L’estampe au temps de Bruegel", toujours à Bozar, mais coproduite avec la Bibliothèque royale, mettra l’accent sur cette technique très en vogue chez nous. Le palais du Coudenberg propose un parcours sous-terrain dans les fondations de l’ancien palais impérial, sur les traces du Bruxelles de la première moitié du XVIe siècle. Aux Musées royaux d’art et d’histoire, de nombreuses – et somptueuses – tapisseries seront exposées, en complément de celles présentées à Bozar. Notre coup de cœur: un livret guide invitant à la promenade dans le centre de Bruxelles, sur les traces de van Orley, œuvres et cartes à l’appui. Des halles Saint-Géry aux Riches claires, en passant par la Grand-Place ou le Sablon, l’occasion de redécouvrir Bruxelles.

Infos sur la page de l’expo "Bernard van Orley" sur www.bozar.be

L’exposition ne fait pas les choses à moitié. Grâce à des prêts consentis par les Musées royaux des Beaux-Arts et des institutions du monde entier (Metropolitan, Prado, Louvre, National Galleries of Scotland,…), van Orley s’affirme comme un artiste de tout premier plan. Et on devine que les instigateurs de cette année Bruegel ont pu se dire, au moment des grandes décisions: mieux vaut une expo de prestige sur un artiste sans doute moins connu (mais authentiquement bruxellois) qu’une expo strictement Bruegel, mais avec la difficulté de convaincre entre autres le Kunsthistorisches Museum de Vienne de se défaire de quelques-uns de ses chefs-d’œuvre…

En suivant le parcours thématique (œuvres religieuses, commandes privées, tapisseries…) on découvre un peintre majeur, et qui bat en brèche un autre cliché sur van Orley, qu’on réduit parfois à un très bon artisan multitâche, dont l’atelier était capable de produire des cartons pour des tapisseries, des vitraux, ou des peintures produites en série. On découvre ici un véritable génie de la peinture, qui n’usurperait pas une place aux côtés des autres géants belges: Bruegel et Rubens.

De Raphaël à Dürer

Van Orley est actif à une période charnière: ces années 1510-1530 où plusieurs influences majeures se fondent en un style cohérent. La rigueur parfois très iconique des Primitifs flamands va se voir transfigurée par une double inspiration: le mouvement et la couleur venus d’Italie, alliés à un sens du détail et à un réalisme des formes venus d’Allemagne (et de Dürer). C’est un jeu passionnant que de traquer l’influence de certains cartons de Raphaël ou de Michel-Ange, voire de la Cène de Léonard de Vinci, sur l’œuvre de van Orley.

"Portrait de Marguerite d’Autriche" (1518). ©Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique / Koninklijke Musea voor Schone Kunsten van België / Royal Museums of Fine Arts of Belgium

Dans son extravagant "Polyptyque de Job et de Lazare", par exemple, il nous montre l’effondrement de la maison de Job sur ses dix enfants en multipliant les attitudes tourmentées, les étoffes en mouvement et les monstres infernaux. Chaque personnage est ici doté d’une présence incomparable. On découvre ensuite les effigies officielles du jeune Charles Quint et de sa tante Marguerite d’Autriche, qui seront copiées et envoyées dans tout l’empire. Par contraste, les portraits privés rappellent ceux d’Erasme par Quentin Metsys, et on y lit l’humanisme du temps.

Mais c’est dans les grandes salles dédiées aux tapisseries que le visiteur sera réellement étourdi. La bataille de Pavie rappelle dans un chatoiement de rouge, d’or et d’argent le moment clé où François 1er fut fait prisonnier par Charles Quint. En se retournant, on découvre une vue de Bruxelles où l’empereur part à la chasse, et où tout semble familier: le palais impérial (qui s’élevait alors Place Royale), l’Hôtel de Ville, les tours de la cathédrale Saint-Michel…

Le mouvement et la couleur venus d’Italie, alliés à un sens du détail et à un réalisme des formes venus d’Allemagne.

L’exposition est complétée, en fin de parcours, par une touche d’art contemporain grâce au travail d’Anouk De Clercq et de Marie-Jo Lafontaine, sans que le rapport avec van Orley ne saute aux yeux. Plus pertinents peut-être: les textes commandés à divers écrivains, dont Myriam Leroy, pour venir éclairer cinq œuvres choisies, et qui sont proposés dans un petit "guide du visiteur" qui reprend en format poche les textes explicatifs, et qui constitue une excellente initiative pour ceux qui sont lassés par les éternels audioguides.

Jusqu’au 26/5: www.bozar.be

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