Derrière Rubens se cachait Théodore van Loon

©MNHA. Tom Lucas

Exposition | Illustre en son temps, il fut avec Rubens l’un des premiers à introduire l’intensité du sud dans l’intériorité du nord. Bozar et les Musées royaux le ressuscitent.

À l’exemple de Rubens, c’est à Rome, au début du XVIIe siècle, que Théodore van Loon va chercher son art. Il y fréquente les cercles où d’autres Flamands ont puisé technique et inspiration, auprès de Carrache et du Caravage. Comme ce dernier, il dresse ses personnages sur des fonds sombres d’où ils surgissent, éclatants de couleurs et d’une présence plastique saisissante. Il y ajoute un travail de la texture, de la matière, le propre des maîtres flamands. En 1612, il est à Bruxelles, reçoit des commandes des ordres religieux et de la cour des archiducs Albert et Isabelle. Ensuite, ce maître bruxellois tombe dans l’oubli.

"Théodore van Loon, un caravagesque entre Rome et Bruxelles"

Note: 4/5

Sabine van Sprang (Musées royaux des beaux-arts), commissaire

Jusqu’au 13/1/19 à Bozar: www.bozar.be

Bozar et les Musées royaux des beaux-arts lui insufflent une seconde vie. Sabine van Sprang, conservatrice des Musées royaux et maîtresse d’œuvre de l’exposition, explique le relatif oubli où était tombé ce peintre aussi célèbre que Rubens en son temps: "Il adhérait à une peinture de représentation du miracle et à une esthétique de l’humilité, au rebours de la Renaissance. En 1620, l’avantage est au baroque flamboyant. D’autre part, avec la naissance des États-nations, Rubens incarne les Pays-Bas. La réserve de van Loon ne le destinait pas à un tel rôle. Embrassant les principes de la Contre-Réforme (instruire, séduire, émouvoir), il peint un sentiment religieux plus humain."

Dans "L’Annonciation", cette nuée grise est crevée par la colombe du Saint-Esprit, aux allures de rapace.

En revanche, cette représentation très accessible et vivante du miracle religieux explique sa faveur auprès des ordres religieux et la présence à Bruxelles de cinq de ses chefs-d’œuvre, notamment à l’église Saint-Jean-Baptiste-au-Béguinage. Après l’incendie qui l’a ravagée en 2000, les toiles préservées, mais mal stockées, se sont dégradées.

5 toiles restaurées

C’est là que l’Institut royal du patrimoine artistique (Irpa) est entré en lice. Grâce au Fonds Baillet Latour, quatre toiles du Béguinage et la cinquième, du couvent des Carmélites, ont été restaurées, cinq œuvres de périodes différentes du peintre, composant un fil rouge de son processus créatif. Quatre conservateurs-restaurateurs de l’Irpa ont travaillé plus d’un an, entourés d’une équipe de photographes, de spécialistes de l’imagerie et de chimistes. Grâce à différentes techniques, la réflectographie infrarouge, la radiographie et la macro-XFR, et à l’analyse d’échantillons de peinture, les matériaux utilisés par le peintre et sa méthode ont été mis en lumière. Le grand nombre de modifications apportées à la composition atteste qu’il ne cessait d’adapter et peaufiner, jusqu’à l’exécution sur toile.

The Ear of Theodoor van Loon | Huelgas Ensemble

Dans les salles du Palais des beaux-arts, où ces toiles monumentales sont entrées non sans difficulté, une lumière sombre leur prête une atmosphère ecclésiale, qui enchâsse leur composition. Dans le "Martyr de St-Lambert", la lumière froide, grise, que l’ange dispense sur le martyr est déjà mortuaire. La dague et le casque du bourreau jaillissent de la toile avec un réalisme photographique. Et dans "L’Annonciation", cette nuée grise est crevée par la colombe du Saint-Esprit, aux allures de rapace. Chez van Loon, rien n’est si posé, tout est mouvement, ce qui nous le rend proche.

"The Ear of Theodoor van Loon"

Note: 4/5 | Paul Van Nevel/Huelgas Ensemble | 1 CD Cyprès (dans le cadre de l’expo).

Theodoor van Loon aura été le témoin d’une période musicale charnière, mêlant les polyphonies vocales de la fin de la Renaissance au premier âge baroque venu d’Italie. Pour cet enregistrement d’œuvres que le peintre aurait pu entendre alors, tant à Rome qu’à Bruxelles, Paul Van Nevel a élu en toute logique le grand Palestrina et son élève Soriano pour le XVIe siècle, avant d’enchaîner avec les Mazzochi, Kempis et autres Zamponi du siècle suivant. Le parcours s’ouvre donc par un superbe "Agnus Dei" polyphonique à huit voix et s’achève sur un "Dies irae" profondément baroque, lequel évoque d’ailleurs la "Pietà" de van Loon. Très subtilement conçu, ce cheminement, qui invite aussi Philips, Rimonte et de Ghersem, est émaillé de motets, de messes, de doubles chœurs, de pièces pour solistes… Autant de témoignages vibrants d’une époque bouillonnante, dont l’Huelgas Ensemble s’est fait le chantre avec une profondeur jamais démentie.

En concert le mardi 16/10, en l’église du Béguinage, à 1000 Bruxelles.

Points de vue | contemporains

C’est par "History of Oil Painting", de Romeo Castellucci, qu’on entre dans l’exposition. Cette boîte rectangulaire tapissée de rideaux blancs plissés encadre un reliquaire renfermant les cheveux d’une prostituée. En échange d’argent, elle a dévoilé une petite partie de sa personne à l’artiste, un contrat qui réplique le rapport peintre-modèle du temps de Théodore van Loon. Le texte de ce contrat, mangé par les plis baroques de la tenture, est illisible.

Le plasticien et musicien Joris Van de Moortel s’est inspiré de l’exubérance du baroque et de la sensualité de van Loon pour son installation composée de collages plastique, de dessins, d’un néon bleu et d’un autel de haut-parleurs. Il complète cette machinerie d’une composition pour cordes, cuivres, guitare électrique, bec Bunsen et compresseur… Quel bruit fait une œuvre d’art? Retenu par BozarLab, Yiannis Kranidiotis a associé fréquences de couleur et ondes sonores pour composer un soundscape sur des œuvres de van Loon. Iconoclaste au sens propre de briseur des images idolâtres, l’artiste brise le tableau pour le reconstruire. Épinglons encore l’installation iconoclaste d’Honoré d’O. Il n’y en a décidément plus que pour van Loon à Bozar!

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