Dessins en solo

Joao Freitas, "Untitled 1991" (2014) ©doc

Pour sa cinquième édition, Art on Paper s’affirme et entre à Bozar. Cette jeune foire du dessin accueille des découvertes comme João Freitas et Takahiro Kudo, et des artistes emblématiques, comme Peter Downsbrough, héritier du minimalisme.

Au commencement était le trait. Le trait, l’âme du dessin. Cantonné au rang d’art mineur, esquisse, croquis, le dessin a longtemps eu un statut d’ébauche. Mais l’art contemporain s’empare de tout, transforme tout et, depuis quelques années, cette discipline auxiliaire est en lumière. Michel Culot, directeur d’Art on Paper, a souhaité avec Paul Dujardin faire entrer pleinement le dessin dans l’art contemporain. Pour Christophe Veys, collectionneur et membre du Comité de sélection, "le marché du dessin a toujours été de niche, de collectionneurs en retrait du marché bling-bling de l’art. L’efflorescence du dessin est une réaction à l’excès technologique. Longtemps technique mineure, le dessin devient l’acte majeur de certains plasticiens." Il est ainsi sorti de son statut de miniature: auparavant, "le format était petit, et les collectionneurs discrets. Le format grandit et les collectionneurs montrent les œuvres". Sans chercher à définir le dessin, discipline "floue", le comité de sélection s’en est tenu à des critères essentiels, comme l’économie de moyens, exigence qui l’a conduit à se montrer sévère dans ses choix.

Il est de bon ton d’être collectionneur de dessins, devenus objets de prestige, une évolution inédite. Christine Mostert, conseil en patrimoine artistique à la banque privée Puilaetco Dewaay, a aussitôt répondu à l’appel d’Art on Paper, dont l’établissement est le principal sponsor. Chez Christie’s, elle traitait notamment du dessin ancien. Sensible à "la rapidité et la proximité du geste de l’artiste, à la fragilité et l’intimité du dessin, objet qui craint la lumière, objet discret qui attire une autre sorte de collectionneurs", elle entend maintenir durablement son soutien à la manifestation. Ce partenariat financier consolide la manifestation, pour un budget global de 250.000 euros.

Le comité de sélection s’en est tenu à des critères essentiels, comme l’économie de moyens.

Le dessin a muté

En réussissant sa mue, le dessin se décolle de son support traditionnel, le papier, et se fait tour à tour minimaliste, tridimensionnel, narratif… Le trait a muté. Pauline Hatzigeorgiou, directrice artistique de la manifestation, a eu le "désir intuitif" d’élargir au-delà du support papier, avec un éclectisme raisonné. "Les noms de Peter Downsbrough et Charlotte Baudry ne sont pas a priori liés au trait sur papier, à l’inverse d’Abdelkader Benchamma ou de Michaël Matthys… Le dessin se redéploie, notamment pour des raisons économiques, et grâce à son caractère direct et immédiat. Cette année, en recevant amateurs et collectionneurs à Bozar, nous avons fait le pari que cet art ancestral toucherait un public large et plus novice, au-delà des aficionados de l’art contemporain. Nous avons voulu travailler avec des galeries établies et avec de jeunes galeries, comme Archiraar, qui reçoit Takahiro Kudo, lieu insolite, espace très pensé, au-dessus d’un parking. Notre but est d’étonner."

Takahiro Kudo, "Untitled love letter" (2015) ©Archiraar Gallery

Kudo et Freitas repoussent tous deux les limites du genre: Freitas ne traite plus la ligne, mais le support lui-même, qui s’efface. Kudo, lui, s’interroge sur le sens de la distinction, sur le trait, objet de culture, et le rapport entre visible et invisible, une approche très "matiériste". Kudo comme Freitas proposent des installations qui replacent le dessin dans un cadre ouvert. Ici, le médium perd son sens, se retrouve exposé dans sa nudité et gagne une autre dimension graphique. "Kudo pouvait-il montrer une sculpture dans un salon du dessin?, s’interroge Pauline Hatzigeorgiou. Et pouvait-on inscrire le trait dans la perception de l’espace propre à Peter Downsbrough, qui s’est posé la question du médium dès les années soixante? Oui, si la démarche est riche de sens. De même, la question du geste et du rapport au corps, tel que la posent Anastasi ou Matthys, est essentielle. In fine, cela permet de faire du dessin une porte d’entrée dans l’art contemporain."

À la limite

Cette recherche des limites est constante chez Kudo. "Nous sommes des oiseaux en cage, cette cage vivante est un corps, un cadre restrictif auquel on n’échappe pas." Kudo veut provoquer une nouvelle rencontre avec des objets de vie ordinaires ici réanimés par un excès de réalité. Des phénomènes naturels et artificiels sont ainsi recomposés: électricité, lumière, transparence, peaux synthétiques offrent autant de visions inattendues qui contournent les restrictions du monde réel.

Scientifique de formation, sorti de la Cambre en 2014, João Freitas s’est écarté de la figuration pour entrer dans le volume. Si Kudo joue avec la "restriction", João utilise ses "gestes de frustration", où le papier froissé, jeté, occupe une place de choix. Son dessin s’oriente vers le sculptural, volutes de papier noirci au charbon, poudres balayées par un souffle. Tout à la fragilité propre au dessin, ses œuvres flirtent avec la disparition. Chez lui, le papier subit toutes sortes de transformations, empreintes, froissements, gestes ironiques qui jouent sur les nerfs du spectateur, comme dans "Cycles", vidéo du vidage méthodique, scandé, sonore, d’une boîte de Kleenex. La technique est exigeante: les feuilles froissées séchées dans l’encre noire de Shroud, la hampe de feuilles A4 bleues tordues, compactes de "We’re going in, even if we don’t know how to swim", ou les feuilles froissées noircies au charbon de "Chutes" relèvent toutes du jeu de patience et de l’éphémère.

Décliné en vingt solo shows, Art on Paper complète son offre artistique par un appel à projet à de jeunes artistes et étudiants en art. Le lauréat retenu sera exposé durant le salon.

Art on Paper: the Brussels drawing show, à Bozar, du 11 au 13 septembre, performance dessins en live vendredi de 19h à 22h, www.artonpaper.be.

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