Deux expos à voir à Paris: les nus de Ren Hang et "Rouge" au Grand Palais

©Ren Hang

La Maison Européenne de la Photographie, à Paris, présente la première exposition institutionnelle en France de Ren Hang (1987-2017), jeune prodige chinois de la photographie. Au Grand Palais, 400 oeuvres retracent l’histoire des rapports entre art et pouvoir communiste.

1. "Love", Ren Hang. Jusqu’au 26/5 à la Maison Européenne de la Photographie

150 tirages couleurs, des images en diaporama récupérées du Web, des livres auto-publiés, des poèmes: voilà une magistrale leçon de photographie de nu! Bien qu’il se défende de toute intention politique, Ren Hang a fait du nu son thème favori, à l’encontre d’une culture et d’une dictature chinoises qui en interdit la représentation – ce qui lui a valu de nombreux soucis avec la censure ("Ce n’est pas moi qui attaque les tabous chinois, ce sont les tabous chinois qui m’attaquent", aime-t-il à dire).

Rien de plus noble, rien de moins honteux qu’un corps nu. Ren Hang a créé un monde nouveau où les corps et la sexualité se libèrent, s’hybrident et transgressent toute frontière.

Équipé d’un dérisoire Minolta, il shoote ses modèles – jeunes femmes et jeunes hommes – dans son petit appartement de Pékin mais aussi sur les toits ou en pleine nature, de jour comme de nuit. Avec spontanéité, n’obéissant qu’à l’intuition créative du moment, il se saisit de ces corps comme de formes et de matières vives qu’il fait poser dans des attitudes inhabituelles et parfois désarçonnantes – empilements, entremêlements, jeux de corps et de mains –, traitant de manière égale les nus féminins et masculins.

Le flash électrise ces nus et les couleurs acidulées, obsédantes – rouge à lèvre et vernis à ongle. Créant des géométries, des paysages et des compositions à la croisée de l’onirisme, du surréalisme et de l’abstraction. Des images sensuelles et provocantes, œuvre d’un authentique plasticien.

#Artnews 389 : Ren Hang, Love Ren Hang à la Maison européenne de la photographie

Cru et frontal

Avec une audace désarmante, Ren Hang ne craint rien du sexe qu’il aborde de manière crue et frontale, et non sans humour. La prégnance des végétaux et des animaux (paon, oie, iguane,…) renforce la naturalité, voire même la virginalité du nu ici célébré. Rien de plus noble, rien de moins honteux qu’un corps nu.

Avec obstination, Ren Hang a créé une œuvre d’une rare puissance poétique, un monde nouveau, organique et pur, d’une grande fraîcheur, où les corps et la sexualité, se libérant de tout interdit, s’hybrident et transgressent joyeusement toute frontière entre les genres comme entre humains et non-humains.

Mélange d’innocence, d’insolence et de radicalité. Le nu comme on l’aime: sans chichi, sans tabou – et la poésie en plus. Une œuvre tragiquement inachevée; mais unique et accomplie.

>"Love", Ren Hang. Jusqu’au 26/5 à la Maison Européenne de la Photographie

 

Influencé par Matisse, Kuzma Petrov-Vodkine peint "Fantaisie" en 1925. ©Musée russe de Saint-Pétersbourg

2. "Rouge: art et utopie au pays des Soviets", au Grand Palais, jusqu’au 1/7 

Avec 400 œuvres (peinture, sculpture, arts graphiques, théâtre, cinéma, architecture, design,…), "Rouge: art et utopie au pays des Soviets" retrace l’histoire des rapports entre art et pouvoir communiste, de la révolution d’Octobre (1917) à la mort de Staline (1953). À travers un foisonnement d’artistes (Rodtchenko, Malevitch, Klutsis, Stepanova,…), cette exposition du Grand Palais, à Paris, pose deux questions de fond: qu’est-ce qu’un art anticapitaliste? Qu’arrive-t-il à l’art dompté par l’État?

Nos nationalistes de droite raffolent du joli décoratif, folklorique et populaire; et le "financial art" du capitalisme contemporain s’esbaudit devant caniches et tulipes. De l’art et du pouvoir…

Les années 1920 frappent par la puissance créative des avant-gardes russes, constructivistes et suprématistes. Souvent formés à Paris, ces artistes, de retour en Russie, veulent participer à la concrétisation politique de l’utopie et transformer les modes de vie. On rejette l’art bourgeois au profit d’un "art de la production". La rue remplace le musée. Le théâtre, de fulgurantes innovations scénographiques, le cinéma, l’émergence du photomontage sont explorés de manière novatrice. L’architecture invente de nouvelles typologies et notamment les habitats collectifs – d’un moderniste esthétique stupéfiant. Revenu de l’abstraction picturale, Malevitch s’adonne à la conception de vêtements ou de gratte-ciels constructivistes. Et parce qu’il faut au prolétariat de nouveaux objets, Rodtchenko – profil même de l’artiste-ingénieur – s’enthousiasme pour la création de mobilier.

On suit les conflits des cercles d’artistes (peintres traditionalistes contre peintres de gauche), le rôle des poètes comme Maïakovski, les nouvelles expérimentations telles que la biomécanique. Mais le pouvoir léniniste se fait peu à peu hostile à l’abstraction jugée incompréhensible par le peuple. Pour des raisons de propagande, le réalisme fait son retour. Il est passionnant de voir comment d’ex-constructivistes (Popova, Rodtchenko ou Stepanova) s’adaptent et se renouvellent, et comment peintres et cinéastes rusent avec ce réalisme pour oser de nouvelles formes plastiques – important en peinture le style du photomontage ou flirtant avec les limites du figuratif.

"Rouge" : l’exposition expliquée

L’art meurt, le kitsch triomphe

Dans les années 1920 et jusqu’au début des années 1930, Moscou, capitale européenne, organise de grandes expositions internationales et attire nombre d’artistes américains et européens (dont le Belge Frans Masereel). Mais accédant au pouvoir en 1929, Staline étouffe rapidement le pluralisme artistique et lance sa contre-révolution culturelle. En architecture d’abord, par un formidable retour en arrière, ornemental et impérial. Le "réalisme socialiste", optimiste, sportif et souriant, s’impose brutalement aux artistes condamnés à un académisme de propagande mythifiant le chef et l’avenir radieux.

L’art meurt, le kitsch triomphe. Une leçon toujours actuelle: nos nationalistes de droite raffolent du joli décoratif, folklorique et populaire; et le "financial art" du capitalisme contemporain s’esbaudit devant caniches et tulipes, avec un goût douteux pour le tape-à-l’œil monumental. De l’art et du pouvoir…

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