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Double exposition David Hockney au Palais des Beaux-Arts

David Hockney, "Bigger Trees near Warter or/ou Peinture en Plein Air pour l’âge Post-Photographique" (2007) ©David Hockney

Après 30 ans d’absence en Belgique, coup double pour l’un des plus grands peintres vivants, dont la collection de la Tate et sa dernière série, créée en Normandie, seront exposées à Bozar dès ce vendredi.

En septembre, Hockney écrivait dans Artnewspaper: "L’abstraction, c’est fini. Elle est allée à son terme, en levant les ombres de l’art européen". Hockney s’est toujours défié de l’abstraction. Dès ses débuts, il veut dans sa peinture des corps et des objets, comme nous le montre l’exposition "David Hockney: Œuvres de la collection de la Tate, 1954-2017" qui ouvrira ce vendredi à Bozar. D’entrée, l’une de ses pièces d’étudiant, "Woman with a Sewing Machine" (1954), sa mère en couturière, offre déjà ce cadrage morcelé des corps.

Dans sa première période anglaise, les corps sont oppressés, déformés, entravés par des formes et des couleurs denses et sombres. Déjà, dans "The Third Love Painting", 1960), des messages sont glissés ("My brother is only 17"), évoquant ces formules intimes codées que les hommes gays risquaient dans la conversation (ou même, physiquement, ces bouts de papier glissés dans un vestiaire pour fixer secrètement un rendez-vous, dans une Angleterre où l’homosexualité était un délit pénal).

Ses toiles célébrissimes, comme "A Bigger Splash", affirment la luminosité, la transparence, l’apparente simplicité du dessin.

Ensuite, c’est la période californienne. Ses toiles célébrissimes, comme "A Bigger Splash", affirment la luminosité, la transparence, l’apparente simplicité du dessin. En Californie, il découvre l’omniprésence de l’eau, la liberté du corps, l’étalage de l’intime: arroseurs automatiques, piscines, douches intérieures et extérieures où les Californiens passent un temps considérable. L’eau favorise la nudité. Pourtant, dans ses très célèbres visions de piscine, l’eau qui soutient ou baigne les corps des garçons est elle-même un champ de reflets qui sont autant de corpuscules. Les reflets de "Lithographic Water Made of Lines" (1978-1980) semblent nager autour des baigneurs tels des poissons. Ailleurs, ils évoquent les oiseaux entrelacés de Braque.

Chanter le corps électrique

En 1977, le double portrait "My Parents" renoue avec le corps maternel, qui regarde le peintre, et le spectateur. Le père, lui, plongé dans un catalogue esquive ce regard. Dans une première version, Hockney, réminiscence de Velazquez, était visible dans le miroir à bascule sur la console, avant de le remplacer par un reflet du "Baptême de Christ" de Piero della Francesca, toile "qu’il aurait aimé pouvoir contempler une heure par jour". Dans "Mr. And Mrs. Clark and Percy", à première vue, les corps sont normaux. Plus le regard s’attarde, plus il voit l’inquiétante familiarité de ce qui est montré: la main de M. Clark semble jaillir du mur, "et ses pieds nus ont tant posé de problèmes à Hockney", nous confie Helen Little, curatrice de la collection à la Tate, "qu’il les a enfouis dans les longs poils du tapis". Quant à Percy, le chat blanc, il paraît radioactif, en suspens. C’est aussi cela, Hockney: des ruses du regard pour protéger les corps qu’il dévoile.

Le double portrait "My Parents", à droite. ©saskia vanderstichele

Cette série de grands "doubles portraits" marque son passage difficultueux à l’huile, qui sèche vite et où le remords est difficile. Ces doubles portraits "qui comptent parmi les œuvres picturales les plus vues par les Britanniques", souligne encore Helen Little, sont aussi pour le peintre un manifeste: en 1979, il se plaint au directeur de la Tate Gallery de ne pas acheter assez d’œuvres britanniques figuratives contemporaines. Cette défense de la figuration plongeait dans la tradition victorienne du portrait, mais aussi dans son amour d’un autre registre anglais dominant, celui des grands paysagistes comme Constable.

Son paysage monumental d’arbres squelettiques et printaniers du Yorkshire, "Bigger Trees near Warter or/ou Peinture en Plein Air pour l’âge Post-Photographique" (2007), composé de 50 toiles, fait charnière et articule le volet "Tate" au volet "Normandy" de l’exposition. En 2018, avec "Moving Wisp", il revisitait déjà les Impressionnistes, tel Monet contraint de passer d’une fenêtre à une autre pour peindre son "Portail (soleil)" de la cathédrale de Rouen. Fuyant la perspective unique, qui exclut le spectateur de l’image, Hockney rebat les angles, distribue les couleurs comme des bonbons. Un triple écran montre la progression du flou mouillé de ses aquarelles digitales. Il prélève ce que voit son œil, le rend hyper-réel, touche ainsi au rêve, au poème. Son poète favori, Walt Whitman, auteur du recueil "Feuilles d’herbe", exaltait la sensualité du corps avec l’un de ses poèmes les plus connus: "Je chante le corps électrique". Récemment, Hockney se demandait encore: "À quoi ressemble le monde, en réalité? (…) Alors? (…) Je pense qu’il faut le dessiner".

David Hockney dans son studio en Normandie. ©Jonathan Wilkinson

Humeur | Fleurs numériques

Coïncidence, David Hockney numérisait des arbres normands en fleurs alors que Damien Hirst proposait ses cerisiers en NFT.

Chez Hockney, la démarche, d’une poignante sincérité, émane de ses longues recherches optiques. L’emploi de l’app Brushes de l’iPad participe de sa quête de liberté et d’immédiateté du geste. La simplicité et la délicatesse du coloriste sont présentes, même si cette série de 116 impressions est inégale et aurait mérité d’être davantage éditée.

De celles que l’on peut admirer à Bozar, certaines sont éclatantes et troublent l’œil avec exaltation: le n°49 et ses ondoiements, le champ brisé et son tronc en rhizome des n°70 ou 79, ou les lignes de pluie du n°74; ou encore le n°340, telle une miniature des Nymphéas, Monet encore et toujours. Avec d’autres, le danger du désir de simplicité confinant à l’estampe et à l’art naïf est celui d’une perte de substance.

David Hockney, "No. 88", 3rd March 2020, iPad painting. ©David Hockney

Chez Hirst, les cerisiers, conformes au tempérament du personnage, sont une opportunité habilement saisie par un artiste vendeur hors pair qui entend surfer sur la vague numérique du NFT. Leur pointillisme cézannien, retour naturaliste sur ses Spot Paintings entamés en 1986, n’évite pas la dérive d’un art ornemental où la répétition, qui se veut une obsession, finit par stagner dans l’anecdote.

Un des cerisiers en fleurs de Damien Hirst.

Ce trait commun s’arrête là: en pandémie, Hockney diffuse un message de gaieté, en rappelant "qu’ils ne peuvent annuler le printemps". Calculateur morbide, Hirst évoquait ainsi ses Spot Paintings dont les cerisiers sont les rejetons: "Ces points sont (…) comme un virus. (…) La vie est une maladie fatale propagée par la communication." | J.-F. H. G.

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