Du street art à la mer

©Thomas Sweertvaegher

Derniers coups de brosse, derniers "pschits" de bombe de peinture: la troisième édition du Crystal Ship débute ce samedi à Ostende.

Le festival d’art urbain a inscrit la Reine des Plages sur la carte des incontournables du genre. Non seulement belge, mais carrément européen! Plus fort que Bruxelles! "Autant d’œuvres et d’une telle qualité, c’est unique", souligne son curateur, le Gantois Bjorn Van Poucke. Le parcours qu’elles dessinent incite non seulement à arpenter la ville jusqu’aux limites de Stene, Zandvoorde ou Mariakerke, mais aussi à la regarder autrement, au fil des 52 fresques que la collection comptera à l’inauguration de cette troisième saison. Entre le pêcheur de Guido Van Helten, scrutant le Visserijdok accroché à un silo, et ce personnage masqué/couronné, négligemment adossé à l’Ensorinstituut, on peut voir un Roa, un Phlegm, une collaboration entre Smates et Steve Locatelli, un gigantesque Fintan Magee, quelques C215… De fait, c’est assez unique!

Retrouver Ostende

Au coin de la Landenstraat, un portrait de couple prend forme sur la façade d’un hôtel. Ben Slow n’a plus que quelques heures pour finaliser sa participation au festival. Nous sommes jeudi matin. Dans la nacelle de l’élévateur, le Britannique évite de penser au froid piquant qui s’en prend à ses doigts maculés de peinture noire et blanche. Voilà une dizaine d’années qu’il œuvre dans la rue…

Intégrer L’art urbain

Art contre vandalisme? Beau contre laid, œuvres autorisées contre liberté artistique? Le débat n’a pas fini de susciter des commentaires parmi les "street artists". En attendant, les villes sont de plus en plus nombreuses à intégrer ou au moins voir d’un bon œil l’art urbain dans leur politique culturelle. Que ce soit au travers d’un festival comme The Crystal Ship, le Kosmopolite Art Tour passé le long du Canal à Bruxelles ou le Street Art Festival à Hasselt.

Autre initiative: les visites guidées (par Fais le Trottoir, à Bruxelles). Ou encore: tolérer voire mettre à disposition des artistes, directement ou indirectement, des espaces à peindre dans des lieux bien précis. Ça, ce serait plutôt l’option bruxelloise, à en juger par le site de Neerpede (sous le Ring), l’un ou l’autre chantier (au débouché du tunnel Loi), la VUB le long du boulevard Général Jacques (le sporthall), ou encore le M.U.R. de la place d’Espagne, sur lequel les peintres (belges) se succèdent à un rythme soutenu.

Il dit toujours chercher à créer en lien avec l’endroit où il se trouve. À leur manière, ses portraits renvoient donc à la ville. Et là, c’est un couple… d’Ostendais, croisés il y a quelques jours! "Ils sont excellents! On s’est rencontrés dimanche, on a fait une session photo, et c’est chouette de les avoir revus depuis."

Surtout que ça colle aussi aux thèmes sur lesquels il travaille pour le moment: "Le soi, l’autobiographie… Ici, c’est une sorte d’ode à l’amour: ces gens sont ensemble depuis près de 60 ans! Je trouve ça beau! C’est en tout cas l’idée que je me fais de ce que l’amour devrait être. Même s’il ne ressemble pas toujours à ça! Là, je fixe ce que je veux en dire, mais je ne l’impose pas: les gens y verront ce qu’ils veulent. Et encore plus quand ce sera achevé." Dans ses portraits, Ben glisse généralement une touche plus abstraite, ce qu’il appelle une distorsion…

Toujours excitant

Tous les artistes urbains vous le diront: leur travail dans l’espace public, en tout cas en plein jour, y crée du lien. Johan Vande Lanotte, le bourgmestre d’Ostende, ne tient pas un autre discours: "Le but du Crystal Ship est d’amener l’art près des gens, des habitants. L’idée est de faire travailler les artistes dans la ville, là où on vit, là où on travaille…" Pour Ben Slow, peindre en rue, c’est en partie de la communication. "Quand on passe du temps en studio, on est le plus souvent tout seul. ça peut être un truc très solitaire, jour après jour. Et tu finis par parler à ta toile plus d’une fois! Ici, les gens sont intéressés, posent des questions, sur l’œuvre, à mon sujet… Et toutes ces grandes fresques continuent à surprendre pas mal de monde, alors qu’à Londres, il y a tellement de street art qu’on y est de moins en moins sensible. Ce n’est plus neuf, alors qu’ici, c’est encore excitant et ils veulent en savoir plus."

Difficile bien sûr de louper les plus grandes fresques. Après, au visiteur de chercher celles réalisées aux détours de rues moins touristiques. Ou ces toutes petites créations, ces "interventions", disséminées sur des bouts de trottoir, le bas de murs de maisons particulières… Elles font naître un sourire. Comme celles de Jaune. Quand on les découvre, on peut éprouver le petit bonheur d’avoir vu quelque chose que d’autres n’auront pas forcément vu. Ou ne verront jamais.

"Toutes ces grandes fresques continuent à surprendre pas mal de monde, alors qu’à Londres, il y a tellement de street art qu’on y est de moins en moins sensible."
Ben Slow
Street Artist

Maxi-fresques et micro-œuvres

Trois participations consécutives au Crystal Ship, et voilà Jaune qui en est devenu la mascotte! "La première année, ils m’ont fait bosser comme un esclave, s’amuse l’intéressé. Alors j’ai tabassé dans tous les quartiers! Depuis, des gens demandent pour que ce soit moi spécifiquement qui peigne chez eux. Et comme c’est le seul festival où je suis venu trois fois de suite, je me sens comme à la maison! C’est même un peu les vacances: je connais le caractère des gens d’ici, je retrouve les mêmes têtes quand je vais boire mon café, le matin je fais la bise à la patronne…"

Matthieu Vermeylen, alias Matthew Dawn, diplômé du Digital Arts and Entertainment de Courtrai, fait partie des artistes sollicités pour cette troisième édition du Crystal Ship. ©Thomas Sweertvaegher

Le principe reste le même: les habitants souhaitant une telle "intervention" (Jaune n’aime pas trop le terme "street art", trop fourre-tout pour lui) ont eu à s’inscrire au préalable et à signaler les spécificités de leur home sweet home. Une dame voulait des animaux, mais Jaune ne bombe que des petits travailleurs urbains dans leur tenue de service. Gilet fluo et outils inclus, se livrant à un tas de facéties.

Pour cette nouvelle édition du Crystal Ship, trois autres encore interviennent de la sorte: Oakoak le Français, le duo iranien Icy & Sot et Johannes Verschaeve, le chanteur des rockeurs ostendais The Van Jets. "Certains habitants t’attendent vraiment, reprend Jaune en collant sur la brique un nouveau pochoir. D’autres ont la surprise en rentrant. Alors ils t’envoient un message. C’est assez marrant. Quand il y a un contact, c’est toujours super bon enfant. J’aurais des problèmes de tachycardie si j’acceptais tous les cafés qu’on me propose!"

Sa saynète a pris forme: trois personnages semblent chercher les occupants de la maison, ou guetter leur retour. Un mur de grande taille aura un impact iconique, alors que ce genre de petite pièce conserve un caractère ludique. Au bout du compte: toujours cette redécouverte de la ville. "Les gens me le disent!" Comme ce Kenny, qui ne manque jamais de lui remettre un cadeau. "Cette année, c’était de la bière qu’il a brassée lui-même! Il m’a raconté qu’il organisait des citytrips à vélo avec des potes, pour essayer de trouver tous les coins où j’ai peint. Il regarde les photos postées, se repère en fonction de la brique, du pavement. Ça crée une dynamique!" Une dame sort de la maison d’à côté, jette un œil avant de monter dans sa voiture. Si Jaune fait la passe de quatre l’an prochain, le quartier n’a pas fini de le voir revenir…

Super pour la ville

Bien sûr, il n’y a pas que la dynamique. Au bout de deux ans, bientôt trois, le Crystal Ship donne aussi lieu à des retombées touristiques. Et donc commerciales. Alex Piers, le propriétaire de l’hôtel Ostend sur la façade duquel s’active Ben Slow, l’a bien senti. "Ici, juste derrière, il y a le Roa qui date de la première édition, et des petites choses très drôles sur les murs du quartier (dont un Jaune fort amusant dans la même rue, NDLR.).

Combien de gens sont passés demander où se trouvait ce Roa! Des gens avec de vrais appareils photo, pas des iPhones. Ce qui veut dire qu’ils viennent vraiment pour les œuvres. C’est super pour la ville!"

Côté chiffres, c’est déjà impressionnant, et c’est grâce au plan qui renseigne l’emplacement de toutes les œuvres qu’on peut s’en faire une idée plus précise. "Il n’est disponible qu’à l’office du tourisme, précise Bjorn Van Poucke, ce qui permet de paramétrer. On a calculé que le parcours attirait 100.000 visiteurs par an!" Qui prennent aussi un café, s’offrent une gaufre, louent un vélo… Ou suivent un guide. Il y a du neuf "à la mer"!

The Crystal Ship | Mode d’emploi

À Ostende, Monsieur le Bourgmestre n’en a pas que pour le basket! C’est lui qui, voilà quelques années, a pris contact avec Bjorn Van Poucke. "C’est la Ville qui a pris contact avec moi et non l’inverse, insiste le curateur du festival. Le bourgmestre avait vu d’autres projets que j’organisais. Mais en tout cas, ça veut dire qu’ils étaient intéressés par une initiative à la fois touristique et culturelle."

Depuis, c’est le Gantois qui choisit les artistes amenés à participer à chaque édition du Crystal Ship. Trois, donc, à ce jour. Il faut bien sûr que les heureux élus soient uniques dans leur style, spéciaux dans leur créativité. "Le but n’est pas d’être juste esthétique. Ce n’est pas juste de la peinture sur un mur. Ils doivent pouvoir dire quelque chose avec leurs œuvres, il est important de faire passer un certain message. S’il n’y a pas de sujet imposé, on leur demande quand même de s’inspirer de la ville, de son histoire, ou d’un thème social, politique…" Et de préciser:"Toutes les œuvres ont un lien avec Ostende!"

À proximité du mémorial aux marins disparus en mer, un gigantesque gilet de sauvetage signé Gaia s’affiche désormais sur un immeuble. L’accessoire, peint sur fond de mer du Nord, est garni de coquelicots. Et présenté ainsi par l’artiste sur sa page Facebook: "Requiem pour les migrants, requiem pour l’ordre libéral."

Peu à peu se constitue ainsi une collection inédite que les autorités ostendaises elles-mêmes entendent préserver. Même si The Crystal Ship est une ASBL indépendante, elle a signé un contrat avec l’administration communale. "Toutes es œuvres restent en permanence à Ostende. C’est tout ce qu’on a demandé. Ce n’est pas pour gentrifier la ville, améliorer les quartiers, non, c’est vraiment un produit touristique et culturel. La Ville nous aide évidemment dans l’organisation, à trouver des endroits, payer l’organisation elle-même, comme le marketing, la production…" 

À partir de ce samedi 7 avril à Ostende. www.thecrystalship.org

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content