Dunkerque, entre art et industrie

Les containers empilés du Môle 1. ©Aurelien Mole

Chaque mardi, L’Echo part visiter les grandes villes de la culture française. Quatrième arrêt: l’industrieuse Dunkerque.

Dunkerque crée sa première triennale d’art contemporain et part explorer les relations entre création, économie, art et industrie de 1947 à nos jours. Cette mise en valeur du territoire investit aussi bien les espaces publics que l’ancien site des chantiers navals ou encore les institutions muséales. La triennale "Gigantisme - art et industrie" se visite à travers deux expositions historiques au FRAC Grand large ("Space is a house") et au LAAC ("À l’américaine!") et se prolonge par un parcours ("Paysage mental") qui s’ouvre à la période contemporaine.

Ravagée par les bombardements des forces allemandes puis par les Alliés au cours de la Seconde Guerre mondiale, la ville de Dunkerque est détruite à 70% en 1945. Reconstruite dans la deuxième moitié du XXe siècle dans une "effervescence collective", il y naît alors un paysage nouveau en un temps record avec toutes les caractéristiques de la modernité industrielle de l’après-Guerre: le charbon, l’acier, le béton, le pétrole auxquels s’ajoutent la construction navale. Dunkerque devient alors la première ville industrielle française.

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Mais les crises pétrolières et la fermeture des chantiers navals à la fin des années 1980 laissent une impression de grandeur passée. De l’ancien chantier naval, il ne reste presque rien, les bâtiments industriels ayant été pour la plupart rasés après leur fermeture. Seule se dresse l’impressionnante Halle AP2 une cathédrale de béton qui fut jadis un atelier. Ce bâtiment, d’où sortaient des éléments de coques de navire, a été dupliqué en version "translucide" en 2013 par les architectes Lacaton & Vassal. Côte à côte, la halle et sa réplique contemporaine abritent le Frac Grand-Large (Fonds régional d’art contemporain).

Depuis le dernier étage la vue panoramique est spectaculaire: la ville, la plage, la mer, les cheminées fumantes de l’aciérie, les friches, et un peu plus loin, le port, troisième de France, où les cargos mastodontes s’engouffrent dans le chenal. Ces derniers sont à eux seuls un spectacle qu’on vient admirer en se remémorant avec nostalgie le temps où c’est à Dunkerque qu’ils étaient construits. C’est de tout là-haut que le mot gigantisme prend tout son sens et il est difficile de faire rivaliser les œuvres de plein air avec l’immensité environnante.

"Nous voulons révéler le potentiel de Dunkerque mais également lui donner une dimension européenne."
Keren Detton
Directrice du Frac Grand-Large

"Ce qui nous intéresse, c’est de révéler le potentiel de Dunkerque", explique Keren Detton, la directrice du FRAC Grand Large à Dunkerque. "Nous voulons mettre en avant son port, son histoire industrielle et culturelle avec l’histoire du FRAC et du LAAC [Lieu d’art et d’action contemporaine]; mais nous voulons également lui donner une dimension européenne."

Une déambulation portuaire et urbaine

Notre parcours commence dans la gigantesque Halle AP2 accolée au bâtiment du FRAC. Ici la très belle œuvre monumentale de l’artiste Tatiana Trouvé, composée de bobines et de cordages colorés, illustre parfaitement la demande des co-commissaires Keren Detton, directrice du FRAC Grand Large et Sophie Warlop, directrice du LAAC: "créer des œuvres à l’échelle des industries qui nous entourent mais aussi des différents paysages réinterprétés et rêvés".

Les bobines de cordes colorées déployées par Tatiana Trouvé. ©Aurelien Mole

Cette installation de bobines côtoie le volumineux effondrement d’arcs en acier enchevêtrés de Bernar Venet. Ces deux œuvres se suffiraient bien à elles-mêmes si elles n’avaient pas été surmontées par une colonne à l’aspet douteux faite de polyuréthane fondu, de l’artiste Anita Molinero.

À l’extérieur, les balises échouées ici et là de la gréco-arménienne Hera Büjüktsciyan jalonnent le parcours entre le FRAC et le LAAC. L’œuvre s’intitule "On Threads and Frequencies". Inspirée par le premier câblage télégraphique réalisé entre Calais et Douvres, ces énormes balises entourées de cordage semblent déjà faire partie intégrante du paysage.

Dans les jardins du LAAC, 800 "coquelicots" faits de béton et de ferraille, par Steve Abraham et Nicolas Messager, accueillent le visiteur.

Il est question également de gigantisme quant aux distances qui séparent les différentes installations. Au "môle 1" on jettera au passage un œil à l’intéressante Halle aux sucres, transformée par l’architecte Pierre-Louis Faloci, et qui est aujourd’hui un "learning center" consacré à la ville et au développement durable. Au bout de ce terrain en partie en friche, on se rend à l ‘évidence que six containers empilés créant une cascade d’eau, cela peut avoir un côté très poétique. Comme l’explique le duo d’artistes Hugues Rochette et Nathalie Brevet, "c’est un empilement assez fragile, comme s’ils avaient été repêchés dans les eaux du port, créant une cascade perpétuelle".

À quelques kilomètres, entre pétroliers abandonnés, tas de minerais et hangars, c’est l’artiste Tania Mouraud qui a investi plusieurs cuves du "môle 5" avec d’imposants motifs noirs et longilignes.

Du temps pour croître

À l’opposé, vers la ville, face à la plage, sur la façade du Kursaal, la street-artiste américaine Maya Hayuk présente une fresque monumentale, Future Past Sunrise. Ses trames abstraites de couleur dégoulinante donne à ce bâtiment austère une identité intéressante. "La couleur des bâtiments, les cabines de plage, la géométrie de tout ce paysage est incroyable", note-t-elle.

Le mur du Kursaal. ©Aurelien Mole

Même si le titre de cette triennale peut porter à confusion, il n’est pas question uniquement d’œuvre à taille XXL. La manifestation dunkerquoise se donne du temps pour croître, et une marche à suivre pour y parvenir: "Fédérer des entreprises dans la réalisation de productions d’art inédites et faire converger des collections publiques muséales". On ne peut que soutenir cette initiative et partir à la découverte de ce paysage particulier du Nord de la France.

Art
Deux musées en synergie

En résonance avec la collection du FRAC Grand Large qui, dès le début des années 1980 a fait dialoguer l’art avec le design, s’est constituée une des plus grandes collections de design en France. La triennale dunkerquoise est l’occasion de présenter de nombreuses pièces de mobilier, éclairant ainsi la révolution domestique qui s’opère entre 1947 et 1989. "Space is a House" se déploie sur trois niveaux d’exposition. Une chaise en plastique de Verner Panton ou encore un fauteuil en mousse de Gaetano Pesce nous rappellent que le design des années 1960 n’aurait pas existé sans la pétrochimie. On admirera également une importante collection de sculptures et de peintures post-1945.

Point de départ de cette réflexion entre art et industrie, le LAAC a inspiré en partie le thème de cette triennale: son fondateur, l’ingénieur dunkerquois Gilbert Delaine (1934-2013) persuade, en 1974, soixante entreprises de devenir mécènes de ce projet ambitieux de crée l’Association L’Art Contemporain. Il rend ainsi possible la constitution d’une vaste collection d’œuvres d’artistes exceptionnels du XXe siècle et convainc la municipalité de s’engager dans un projet de musée. Conçu par l’architecte Jean Willerwal et d’inspiration brutaliste, le bâtiment se déploie au cœur d’un vaste jardin de sculptures. Entièrement rénové entre 1997 et 2005 par Richard Klein et Benoît Grafteaux, le musée n’en conserve pas moins sa personnalité d’origine et fait partie de ces musées chaleureux où d’emblée on se sent bien.

Dans le cadre de la triennale, le musée présente "À l’américaine", une exposition consacrée à l’influence du progrès technique et des États-Unis sur la création artistique en France et en Europe. Elle dévoile les visions d’artistes d’une société moderne. Des monochromes de Bernar Venet évoquent l’industrie automobile. Imaginés par César ou Arman, des pièces métalliques ou des moteurs deviennent sculptures. Des créateurs comme Niki de Saint Phalle, Nicolas Schöffer ou Guy Rottier imaginent des villes utopiques, aux logements repensés et pavillons volants, d’autres encore évoquent les horreurs de la guerre ou les risques liés à l’uniformisation de la société.

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