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Eliasson voit toujours le soleil noir

Leora, une jeune visiteuse de l’exposition, se confond avec les ombres multicolores de l’installation d’Olafur Eliasson, "Your Uncertain Shadow" (2010). ©BELGAIMAGE

Génie visuel, l’artiste dano-islandais Olafur Eliasson pousse les visiteurs de son exposition "In Real Life" à s’interroger par les sens sur toutes les incertitudes de la décennie à venir.

Soigner l’angoisse par l’angoisse? Les quarante œuvres d’art d’Olafur Eliasson exposées à la Tate Modern jusqu’en janvier 2020 ouvrent en tout cas les portes de nouvelles perceptions. Ce qui pourrait avoir son utilité dans la décennie à venir, vouée à être celle de toutes les distorsions environnementales, politiques, médiatiques et sociétales.

À 52 ans, Eliasson a créé une grande variété d’œuvres, sur différents supports (sculptures, photos et peintures). Mais c’est bien sûr les structures massives, à partir d’éléments naturels (eau, glace, mousse, lumières, métaux) qu’il parvient le mieux à faire passer ses messages. Son retour à la Tate Modern, où il avait déjà exposé dans le Turbine Hall, en 2003, était obligé. Surtout depuis l’ouverture du second bâtiment (Blavatnik), qui a un peu plus poussé l’ancienne usine de production d’électricité au gigantisme.

La Tate Modern a clairement élargi son public, et ne pouvait que réserver le meilleur accueil à un artiste qui sait autant intriguer que distraire, voire divertir, avec des œuvres qui pourraient aussi avoir leur place dans un parc d’attraction.

Le passager aveugle

Avant même l’entrée dans l’exposition, Eliasson dérange l’habitude visuelle des visiteurs, avec trois rangées de néons fluorescents surpuissants, dans le hall des ascenseurs. Surpris à l’ouverture des portes, les passagers ne peuvent s’empêcher de pousser un petit cri de stupeur et détourner le regard face à cette douce agression.

Troubler n’est pas le but en soi d’Eliasson. Après les néons, l’artiste invite à se rafraîchir sous une nuée de vapeurs d’eau et de lumière, au milieu d’un espace sombre faisant ressortir la joie sur le visage des cobayes. Cet œuvre, nommée "Beauty", ressource, rassure, et prépare ainsi à "Din blinde passager", ce long couloir étroit de brouillard épais. Impossible de voir au-delà du mètre cinquante ni de faire marche arrière, la seule issue est de continuer d’avancer et de trouver la porte de sortie, 39 mètres plus loin. Les nuances de l’éclairage et le caractère velouté du brouillard incitent à se fier à son instinct, à son environnement, tout en ayant la crainte irrationnelle de voir ce tunnel ne jamais prendre fin. D’aucuns y verront une allégorie du devenir de l’humanité dans un monde toujours plus incertain.

20 ans après sa série des glaciers, l’artiste en annonce une nouvelle, comparative, dont on aimerait ne pas deviner l’effroi qu’elle va provoquer.

La série des glaciers, contiguë à ce couloir, rappelle l’obsession de l’artiste scandinave, qui déplore que ces problématiques soient aussi peu abordées dans l’art, ce qui explique selon lui les retards dans la prise de conscience de l’humanité. Les photos de cette série ont été prises il y a exactement vingt ans et seront complétées dans le courant de l’automne par une nouvelle série comparative, dont on aimerait ne pas deviner l’effroi qu’elle va provoquer.

"How do we live together?", créé cette année, rappelle cette interdépendance entre humains, voire entre espèces, avec des miroirs au sol et au plafond et un tube central, coupant en deux une pièce de dimension déjà réduite. "Your spiral view" joue de l’effet inverse, en fragmentant et concassant les reflets de soi-même, dans ce qui ressemble à une grotte psychédélique. La réflexion comme outil… de réflexion est au cœur de la démarche d’Eliasson, qui a par ailleurs développé de solides connaissances en géométrie, démontrées dès l’introduction dans la "Model room".

Weather Project

Eliasson invite généreusement les visiteurs dans son propre univers créatif et mental, dans la dernière partie de l’expo, nommée "The expanded Studio". Celle-ci constitue une fenêtre sur son atelier berlinois, où il a créé l’essentiel de ses œuvres depuis 1995. Comme dans cet atelier, sont punaisés au mur les réflexions, travaux, échanges en cours avec d’autres chercheurs. De façon délicieusement paradoxale, celui qui aime tellement désorienter les observateurs classe ses thèmes de façon presque autistique et obsessionnelle, avec un mot-clé pour chaque idée et un classement alphabétique.

"In Real Life" – Olafur Eliasson

Note: 4/5

Mark Godfrey et Emma Lewis (Tate Modern), commissaires.

Son inquiétude pour la nature, ses connaissances en géométrie et ses recherches sur la perception psycho-sensorielle sont une source de créativité intarissable, comme sa première exposition à la Tate, il y a seize ans, le laissait augurer. À l’époque, avec son "Weather Project", Eliasson était le quatrième artiste, seulement, à prendre possession de l’immense Turbine Hall. La conscience environnementale n’était alors développée qu’à un niveau relatif, le rapport Stern, véritable point de départ de la lutte contre le changement climatique, n’ayant été publié qu’en 2006.

Le faux soleil d’Eliasson avait marqué les esprits. Les visiteurs n’avaient pas su déterminer si ce soleil était, par nature, radieux, ou s’il était au contraire apocalyptique. Au-delà de l’interprétation, cette exposition avait contribué à promouvoir l’idée d’un art plus "vivant", où les spectateurs ne viendraient pas seulement regarder des œuvres, mais devraient en les être parties prenantes, voire les acteurs.

"In Real Life" s’inscrit clairement dans cette continuité, avec le mérite d’attirer à la fois ceux qui ne sont pas habitués aux expositions, ceux qui y cherchent de l’esthétique, et ceux qui veulent y trouver du sens.

Jusqu’au 5/1/20, à Londres: www.tate.org.uk


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