En avant Marx!

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La crise de 2008 a remis en selle la pensée de Karl Marx. Quatre musées de sa ville natale de Trèves s’en font l’écho tout en commémorant le bicentenaire de sa naissance. Visite.

En 1989, peu avant la chute du Mur de Berlin, Francis Fukuyama avait décrété "la fin de l’histoire". La démocratie libérale était bel et bien l’essence de l’homme. Las, le 11 Septembre, le contre-modèle chinois, les krachs, l’épuisement des ressources et la 4e révolution industrielle ont brouillé un si bel horizon et remis en selle le philosophe de la lutte des classes, à l’affiche des 4 musées…

1/Du "Manifeste du Parti communiste" à la rédaction du "Capital"

Outre la maison-musée, le musée du Dom qui décline la thématique du travail à travers des œuvres contemporaines – d’Andreas Gursky notamment et William Kentridge –, ce sont surtout le Rheinisches Landesmuseum et le musée Simeon qui s’attachent à remettre en lumière la vie et l’œuvre de Karl Marx (1818-1883), le second d’un point de vue biographique, le premier recontextualisant ses écrits à l’époque de leur rédaction.

L’exposition du musée rhénan, sobrement intitulée "Vie. Travail. Temps" donne à voir plus de 300 œuvres, peintures, sculptures, photographies, vidéos, textes manuscrits de l’auteur, et bien sûr se livre à une analyse de textes fameux dont "Le Capital" et "Critique de l’économie politique".

Le terme qui revient le plus à l’esprit en visitant l’exposition est celui de "révolution": industrielle, sociale, politique; française, allemande ou européenne. C’est aussi la passionnante histoire d’une Allemagne en devenir, à la traîne du capitalisme en plein essor ailleurs en Europe et qui va peu à peu résorber son retard.

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Les Allemands tirent les leçons politiques des révoltes françaises, qu’il s’agisse des journées de juillet 1830 ou de l’échec de juin 1848.

Issu des marches de l’empire allemand, d’une ville de Trèves française durant une quinzaine d’années sous Napoléon, Marx lui-même est marqué par le souvenir de la Révolution, et plus tard par l’épisode de la Commune qui concrétise à ses yeux l’échec d’un soulèvement prolétarien. Des tableaux de Gounod, Courbet, Daumier ou des sculptures de Constantin Meunier illustrent notamment l’agitation d’un dix-neuvième siècle troublé qui voit l’émergence d’une bourgeoisie capitaliste et d’un prolétariat à son service, qui inspirera Marx pour "Le Capital", son œuvre phare.

Dans l’explication imagée de ses textes principaux, l’exposition pointe aussi les erreurs posthumes du philosophe, mais bizarrement sans jamais référer à l’Allemagne de l’Est, comme si elle n’avait jamais existé…

"Karl Marx 1818-1883. Vie. Travail. Époque" au Rheinisches Landesmuseum.

2/Au cœur d’une Europe dévastée par la pauvreté

Né à Trèves, qui comptait à l’époque 1% de Juifs, la plupart très pauvres, Karl Marx est issu d’une famille de rabbins et vient au monde juste après l’intégration de sa ville natale, catholique, dans le giron prussien, protestant. Elle devient une cité-frontière, donc une ville de garnison envahie par la soldatesque prussienne, mal accueillie par la population catholique. Le jeune Karl Marx quitte la ville, alors frappée d’un taux de pauvreté de 70%, et part étudier à Bonn puis à Berlin, avant que les révolutions et révoltes européennes ne le poussent à gagner Paris, Bruxelles, Manchester et, enfin, à s’établir définitivement à Londres.

L’exposition du musée Simeon se présente comme un méandre de la Moselle qui arrose la ville historique de Trèves, chaque nouvelle boucle débouchant sur un espace, un lieu qui a accueilli le penseur allemand.

En périphérie de chaque salle, des peintures (de Corot ou Daumier, notamment), des statues voire des photographies (Daguerre et une vue de la rue du Temple en 1838) décrivent le lieu (Trèves, Bruxelles, Manchester), tandis qu’au centre, une table interactive donne à voir des documents et manuscrits originaux, et révèle la vie de Marx.

"Étapes d’une vie" au musée municipal Simeon.

3/De la pensée marxiste à la morale chrétienne, il n’y a qu’un pas

Quelques mois avant la naissance du petit Karl, le père de Marx acquiert une belle maison bourgeoise. Le penseur y naît mais n’y vit qu’un an avant de déménager avec sa famille dans une autre maison de Trèves.

Rachetée par le SDP (Parti socialiste allemand), en 1927, elle a été transformée en musée, dont la muséographie a été revue de fond en comble à l’occasion de l’année Karl Marx.

Sa nouvelle exposition permanente explique notamment fort bien l’influence qu’exercera a posteriori Marx sur le sociologue et théologien jésuite Oswald von Nell-Breuning, également natif de Trèves, et qui aimait à rappeler qu’il avait fréquenté le même collège de Jésuites que Marx, quelque 75 ans plus tard. Sa thèse sur les "principes moraux de la Bourse" et ses prises de positions en faveur d’une participation des classes laborieuses à l’accumulation des richesses révèlent une communauté de pensée entre la morale chrétienne et la pensée marxiste.

Karl-Marx-Haus, Brückenstrasse 10. www.fes.de/Karl-Marx-Haus

4/La nouvelle lutte des classes? La lutte finale contre la machine

Le développement exponentiel des technologies et de la robotique met aujourd’hui sens dessus dessous les moyens de production et l’organisation sociale qui ont prévalu pendant un siècle. Théoriquement, le travail lui-même est menacé de disparition, tandis que le capital n’a jamais été aussi concentré. Tel est l’angle choisi par le Museum Am Dom pour réactualiser la pensée marxiste.

L’exposition "Lebens Wert Arbeit" analyse la dislocation actuelle du travail à travers les œuvres de Harun Farocki, Andreas Gursky, Vincent Fournier ou William Kentridge.

L’exposition "Lebens Wert Arbeit" décline ainsi ce thème entre peintures, vidéos, photographies, installations et sculptures, réalisées par quelques pointures de l’art contemporain comme Harun Farocki, Andreas Gursky, Vincent Fournier ou William Kentridge. Dans son usine qui produit à la chaîne des photocopies de lignes de code, les hommes, selon l’artiste Tim Bendzko, sont déjà devenus des machines. Tout l’enjeu de la prochaine lutte des classes.

"Lebens Wert Arbeit", expo d’art contemporain, Museum Am Dom.

Jusqu’au 21/10, à Trèves: www.karl-marx-austellung.de

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