"En période de confinement, le visiteur du Grand Palais vit à 360°"

A Paris, le Grand Palais sort le grand jeu. ©AFP

Premier opérateur culturel d'Europe, le Grand Palais redéploie ses outils numériques pour inviter le public dans une réalité augmentée. Entretien.

Roei Amit dirige le service digital et multimédia de la Réunion des musées nationaux-Grand Palais, à Paris, après une fonction similaire à la tête de l’INA (Institut national de l’audiovisuel). Il explique ce projet innovant, à tenter depuis son domicile belge.

Roei Amit chapeaute le service digital de la Réunion des musées nationaux - Grand Palais.

Peut-on créer un musée en "circulation extracorporelle", en réseau, sans épicentre physique?

Le propre du musée, c’est l’expérience artistique, esthétique et culturelle proposée à ses visiteurs. L’aspect corporel, physique et déambulatoire le distingue d’autres expériences similaires comme le cinéma, les spectacles, la lecture ou l’écoute. Le corps de visiteurs en mouvement dans un espace collectif est spécifique à la visite au musée. Aujourd’hui, le numérique peut supplémenter — au sens où l’entend le philosophe et sémiologue Jacques Derrida, d’un supplément qui s’ajoute mais aussi qui remplace — cette caractéristique corporelle. La réalité virtuelle qui nous immerge dans un espace où se mouvoir et agir, la réalité augmentée qui altère notre espace immédiat et le transforme avec des artefacts numériques sont deux nouvelles typologies de ce que vous appelez circulation extracorporelle.

Pompéi interactif

Le Grand palais permet de visiter la mythique Pompéi d'avant l'éruption de 79. La statue en marbre de Livie était polychrome comme de nombreuses sculptures antiques. Certaines traces de couleurs ont été retrouvées sur ce marbre et sont restituées dans une expérience en réalité augmentée, enrichie d’informations sur la sculpture et son lieu d'origine: la Villa des Mystères

 

 

 

 

 

 

Si vous adaptez les outils préexistant à cette crise, cette adaptation est-elle durable?

Une grande palette d’outils et d’interfaces de présentation, de médiation et d’interaction existait auparavant. Nos sites internet, adaptés à tous les terminaux, des applications mobiles smartphone et tablette, des contenus de réalité augmentée ou virtuelle…  Chaque interface ou appareil nécessite des contenus aussi variés que les usages de nos visiteurs. Nous proposons des audioguides et des podcasts pour les mobiles, des films pour la télévision, des contenus dédiés aux réseaux sociaux, comme notre dernière série IGTV sur Toulouse-Lautrec ou la réalité augmentée pour l’exposition Pompéi.

"Le visiteur qui ne vient pas est un visiteur potentiel."
Roei Amit
Chef du service digital du Grand Palais

Le visiteur qui ne vient pas est un visiteur potentiel. En période de confinement, notre matrice est une vision d’un visiteur à 360°. Nous appréhendons nos visiteurs pas seulement en fonction du temps de leur visite physique, mais en les accompagnant et en tissant des relations avant, pendant et après, avec nos contenus existants et ceux qui sont en développement.

Chris Dercon évoquait dans L’Écho "le palais d’une culture dilatée". En situation de contraction, comment maintenir cette expansion?

La contraction du corps causée par le confinement est une excellente occasion de dilater et d’élargir son esprit. C’est tout l’enjeu d’actions comme "Grand palais chez vous" et "Expo Pompei chez vous". Pour Pompéi, nos visiteurs confinés peuvent regarder des vidéos aux contenus inédits, écouter des podcasts, jouer, interagir ou apprendre avec des modules dédiés à tous les âges. Nos visiteurs virtuels pourront voir la statue magnifique de Livie, trouvée et restaurée dans des fouilles récentes à Pompéi, en réalité augmentée.

"Les outils numériques deviennent aussi outils de créations et d’expression."
Roei Amit
Chef du service digital du Grand Palais

Les outils numériques sont-ils plus que jamais porteurs de vies?

Plus que jamais, le fond de l’air est numérique. Je songe au réalisateur Chris Marker: les outils numériques sont de plus en plus imbriqués dans nos vies. Dans un futur proche, on sentira les parfums, on simulera le toucher. Les outils numériques deviennent aussi outils de créations et d’expression. Ils sont la vie et l’intelligence, même artificielle. Ces outils évoluent très vite car la technologie, la capacité de calcul et les infrastructures progressent de manière exponentielle. Comment s’adapter à un monde en évolution permanente et accélérée? Cela concerne moins l’adaptation des outils que celle des esprits à leurs usages.

Sachant que le retour à la normale sera plutôt l’entrée dans un monde encore inconnu, quelles mutations anticiper dans le rôle du Grand Palais?

Il ne changera pas: nous accompagnerons nos partenaires, les musées et ses publics. Ce qui va évoluer, c’est le monde: à nous de faire évoluer nos propositions et actions. L’exposition Pompéi dont le volet physique est retardé, génère un nouveau type d’exposition, sensorielle et émotionnelle, mais aussi narrative, interactive et instructive. C’est la première leçon féconde de cette crise.

Se déconfiner en ligne

La démarche numérique de la Rmn - Grand Palais, vaste réseau d’institutions muséales et éditoriales, s’appuie sur une ressource préexistante: l’expérience de terrain d’une centaine de conférenciers, qui interviennent d’ordinaire dans les musées nationaux auprès de tous les publics. Au-delà de la crise liée à l'épidémie, cette approche territoriale déclinera les savoir-faire dans des formes adaptées aux villes petites et moyennes. C’est la base des outils MOOC (Massive open online courses, formation interactive en ligne) que l’institution déploie sur ses sites internet depuis 2014. Les MOOC Impressionnisme, Picasso, Une brève histoire de l’art et Une brève histoire de la photographie ont réuni plus de 100 000 participants. En 2020, un 5e MOOC s’est créé: le MOOC "Couleurs: bleu, jaune, rouge dans l’art".

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