Et si Marcel Broodthaers était une femme?

Jacqueline Mesmaeker, "Bolsena", vidéo diffusée en boucle.

Passée sous les radars depuis près de 40 ans, la plasticienne belge Jacqueline Mesmaeker (90 ans) revient en force avec le revival des seventies. À Bozar, entre abstraction et poésie.

Exposition

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«Ah, quelle aventure!»
Jacqueline Mesmaeker

Commissaires: Luk Lambrecht, Lieze Eneman, en collaboration avec Marie Sardin.

>Jusqu'au 21/7/20, à Bozar (Bruxelles). Réservations obligatoires pour raisons sanitaires

Marcel Broodthaers et Panamarenko à Anvers, Guy Mees à Ostende, Jacques Charlier à Paris... Ces derniers temps, la fine fleur des plasticiens belges des seventies refleurit aux cimaises avec ce mélange savoureux d’abstraction made in US et d’ironie, d’humour et de poésie loufoque, typiques du Plat pays

Jacqueline Mesmaeker profite de cet élan pour revenir au-devant de l’actualité avec une exposition dont on peut voir, depuis mardi, la seconde partie à Bozar, après une première résurrection, début janvier, lorsque le Centre culturel de Strombeek a reconstitué ses emblématiques "Oiseaux", plus connus sous le titre "Enkel Zicht Naar West, Naar Zee".

La plasticienne bruxelloise Jacqueline Mesmaeker. ©Hanna Gorjaczkowska

En 1978, Jacqueline Mesmaeker était encore étudiante à La Cambre lorsqu’elle concourt avec la première version de cette installation vidéo qui projette sur des voiles de soie un envol de mouettes, filmé à Zeebruges. Dans le jury, Jan Hoet, le pape flamand de l’art contemporain, hypnotisé par ce battement d’aile de l’infini, retient l’œuvre pour son expo "Aktuele kunst in België", au Smak de Gand, l’année suivante. On la verra encore en 1982, à Middelburg, avant qu’elle ne tombe aux oubliettes.

À Bozar, qui consacre 11 salles à l’artiste bruxelloise, on peut voir le pendant de cette œuvre, "Surface de réparation", qui n’avait encore jamais été finalisée par l’artiste. Près de 20 ans avant "The Veiling", de Bill Viola, qui en reprend le dispositif, le visiteur est plongé dans le noir, le regard aimanté par une série de voiles espacés qui lévitent et démultiplient par transparence les deux films qui s’y projettent en alternance: un joueur de foot chorégraphiant un jeu de balle... sans balle, et un ballon qui devient tour à tour tache de lumière.

Sophie Wilmès, lors de l'inauguration, devant "Les Antipodes" (1979-2015), une mer filmée en sens inverse, récemment acquise par le Musée d'Ixelles. ©katrijn van giel

Le visible et l’invisible

"Surface de réparation" apparaît comme un nouvel avatar des "Lucioles", placées dans l’antichambre: une série de 14 photocopies réalisées en éclairant la plaque de verre d’une photocopieuse avec une lampe de poche. Photocopieuse dont l’artiste reproduit le principe avec "La serre de Charlotte et Maximilien", reconstituée pour l’occasion à partir de carreaux de serres de Hoeilaart. Projetées au travers, les images d’un dessin animé de Mickey Mouse en noir et blanc semblent s’imprimer au mur.

« À cinq ans, j’ai tout à coup découvert un objet qui garde la trace du temps. C’était comme un miracle pour moi.»
Jacqueline Mesmaeker
Artiste plasticienne

L’œuvre, ou l’idée de l’œuvre, chez Jacqueline Mesmaeker, ne se limite jamais à sa réalisation tangible et joue en permanence de la frontière entre le visible et l’invisible où elle loge sa signification profonde. Rien ne saurait être figé dans cette démarche et c’est pourquoi Bozar ne parle pas de rétrospective mais d’une balade à travers un corpus de quelque 36 œuvres que l’artiste, à 90 ans, a pris un malin plaisir à revisiter, réagencer et parfois recréer de toutes pièces.

 Outre la vidéo, Jacqueline Mesmaeker joue avec plusieurs supports – sculpture, écriture, aquarelle, collage – et peut faire feu de tout bois quand elle prend son atelier d’Ixelles comme lieu d’expérimentation, insérant du tissu rose dans les anfractuosités des murs ou décollant comme une archéologue le papier-peint de sa chambre, révélant que le premier occupant de la pièce était autrefois un enfant. Bozar a d’ailleurs disséminé quelques pièces hors de l’exposition pour concrétiser ces surgissements clandestins.

Jacqueline Mesmaeker, "Les Lucioles", série de 14 photocopies, encre synthétique sur papier (2011).

La poésie et la littérature

Elle en utilise le principe pour détourner quelques grandes références de l’histoire de l’art, comme dans cette projection des "Régentes de l’hospice des vieillards" de Frans Hals, mise côte à côte avec sa réinterprétation où ne demeurent plus que manchons et collerettes sur un fond noir mais remplacés par des flammes. Une allégorie du pouvoir qui fait référence à un texte de Paul Claudel sur la peinture hollandaise du Siècle d’or.

La poésie et la littérature irriguent tout son travail et le rapprochent de l’utilisation qu’en fait Marcel Broodthaers: un rapport au texte qui n’est pas littéraire mais artistique, une écriture sortie de la littérature, déclinée en photocopies, vidéos, textes au mur et autres notices qui accompagnent les œuvres. Comment ne pas être troublé par "Melville 1891", une vidéo statique de fleurs mortuaires, en noir et blanc, avec, fichée en leur centre, une coque de navire, bien réelle – celle du marin Billy Budd, dont Herman Melville a narré le destin tragique. La mer chez Mesmaeker, omniprésente, c’est aussi souvent la tempête, la catastrophe et le naufrage chez Melville, Poe et Mallarmé. Un surgissement du tragique et de la mélancolie.

>Jusqu’au 21/7/20 à Bozar (Bruxelles). Réservations obligatoires pour raisons sanitaires: www.bozar.be

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