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Europalia Trains & Tracks ou la puissance picturale du dieu Machine

Philippe et Mathilde devant un Ivo Pannaggi dans l'exposition "Voies de la modernité". ©Photo News

Dans le cadre d’Europalia "Spécial Trains", les Musées royaux des Beaux-Arts, à Bruxelles, nous en rappellent la valeur hautement picturale… et sociétale.

Surprenante exposition que celle présentée ici, car le train n’y est pas seulement proposé comme un motif, un prétexte pictural à explorer, et dont les différents courants contemporains se seraient emparé – réalisme, impressionnisme, futurisme. Non, il est aussi un élément sociologique dont l’art se fait le témoin. Industrialisation, lutte des classes, émancipation du peuple par l’accès au voyage, et bien plus encore…

Tout commence par les réactions pour le moins contrastées qui accompagnent l’arrivée du train dans nos vies. Une irruption qui semble aujourd’hui aller de soi, mais qui pour le contemporain des années 1830 incarne bien souvent l’intrusion de la machine dans son quotidien. Tumulte, violence, accidents défraient la chronique.

Les profits énormes liés à la Révolution Industrielle s’incarnent dans le train, qui conquiert rapidement (presque) tout l’espace. Sans oublier la standardisation du temps: avant c’était la diligence qui imposait sa chronologie, en fonction des hasards de la route, et de la météo. À présent, le train synchronise les villes, les villages, la vie de chacun. Une modification capitale de notre rapport au monde prend place, sans doute comparable à la révolution internet.

Claude Monet. ©Europalia | MRBAB

Intrusion industrielle

Au fil de l’exposition, le visiteur est frappé par la vie, le mouvement, les bruits (suggérés), le caractère puissant, violent de la locomotive. Monet saisit sans hésiter ce prétexte à peindre l’instant: dans sa célébrissime série de la gare Saint-Lazare de 1877, il capture la présence bouillonnante du train à peine arrivé, ses vapeurs, ses odeurs, ses passagers. C’est l’introduction des gares dans la ville, nouveaux lieux étranges, comme autant de sanctuaires géants édifiés pour sacraliser la nouvelle divinité: la Machine. Le paysage industriel sera-t-il aussi inspirant que l’est la nature? Oui, répondent les impressionnistes, pour qui le sujet ne compte pas autant que l’instant, que la vérité de la sensation. Et la visite nous le confirme: trains, gares, wagons, quais, rails, lumières de signalisation… constituent une matière première hautement picturale dont l’artiste pourra faire son miel.

Monet saisit sans hésiter ce prétexte à peindre l’instant: dans sa célébrissime série de la gare Saint-Lazare de 1877, il capture la présence bouillonnante du train à peine arrivé, ses vapeurs, ses odeurs, ses passagers.

Avant de nous plonger avec force dans ce futurisme qui fera du train un de ses fers de lance, «Voies de la modernité» nous immerge dans une passionnante réalité rurale: ces lieux où se côtoient le silence naturel des campagnes, et le fracas subi qui agite les ponts de fer ou déchire la nuit, laissant derrière lui un brouillard fabriqué, témoin de son diabolique passage.

Fiona Tan. ©Europalia | MRBAB

Lutte des classes

Sociologiquement, le moyen de transport passionne, tant il stigmatise. Dès le début, les compartiments, et même les gares, reproduisent, en plus visibles, les séparations entre les classes. Citoyen de seconde, voire de troisième classe? Le train vous le confirme sans ambages, et fait se côtoyer millionnaires et vagabonds – moyennant de solides cloisons.

Plus tard, il est le lieu de revendications sociales, avec les syndicats de cheminots qui se mettent en place. Et les affiches d’époque nous montrent, avec une incroyable force caricaturale, les patrons obèses comme d’énormes bourses bien garnies, qui se prélassent dans les wagons alors que la «masse» s’active au dehors.

Un produit de luxe, le train? Parfois, comme nous le rappellent les somptueuses affiches publicitaires qui nous emmènent jusqu’à Ostende, au Coq, à Spa, et bien au-delà: les célèbres Pullman ne s’arrêteront pas avant Constantinople.

Marianne Stokes. ©Europalia | MRBAB

Futurisme

Mais c’est bien sûr les salles dévolues au futurisme qui impressionnent le plus. Le train n’est-il pas l’instrument suprême de ces artistes qui entendent fractionner le temps et l’espace pour mieux nous faire ressentir physiquement la vitesse, la fureur, voire le danger? À cette dimension indéniablement tangible s’ajoute la rêverie qui s’empare de nous lors d’une contemplation prolongée, et qui nous communique subtilement ce que Baudelaire appelait «l’invitation au voyage»…

Les artistes convoqués ici sont nombreux et prestigieux: outre Monet et les futuristes, citons, dans le désordre, Spilliaert, Chirico, Fernand Léger, Victor Servranckx, Paul Delvaux. Sans oublier Joseph Steib, ce peintre alsacien qui conçut pendant la Seconde Guerre un «Salon des Rêves» dans sa cuisine, où il évoquait avec autant de force que d’ironie les exactions nazies – où le train occupa comme on s’en souvient une part centrale.

EUROPALIA TRAINS & TRACKS

Exposition «Voies de la modernité»

Dirk Vermaelen, commissaire

Du 15/10/21 au 13/02/22 aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

Note de L'Echo:

Musées royaux des Beaux-Arts : Europalia, l'exposition qui met à l'honneur les trains

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