Eveline Hoorens, l'étoile de Panamarenko

Eveline Hoorens, la veuve de Panamarenko (c) Siska Vandecastele

Décédé le 14 décembre, le célèbre plasticien et inventeur flamand Panamarenko a laissé orphelines ses machines poétiques. Eveline Hoorens, sa "veuve joyeuse", en a rassemblé 25 (et une dizaine de dessins) à la galerie Campo & Campo, à Anvers. Et se souvient de "Pana’tje".

Expo
Around the world in 80 years
Panamarenko Tribute
♥ ♥ ♥ 

À voir jusqu’au 22/3/20 à la galerie Campo & Campo, à Anvers. Infos pratiques

Site officiel de l'artiste

La version originale de cet article est parue en néerlandais dans De Tijd (25/1/20).

"C’est là, dans ce fauteuil, qu’il s’est endormi". Tout en pleurant, Eveline Hoorens (45 ans) prépare le café dans la cuisine de la maison où elle a partagé 17 ans de sa vie avec Panamarenko (1940-2019). L’artiste anversois s’est éteint le mois dernier. Aujourd’hui, sur ce fauteuil, on trouve un catalogue de "Pana’tje" et la brochure d’un moine tibétain. (ici: sélection d’œuvres de Panamarenko)

(c) Panamarenko | Campo & Campo

Hoorens a ramené ce prospectus de l’hôpital où ils s’étaient rendus pour traiter une narcolepsie. "Je suis tellement reconnaissante que mon chemin ait croisé celui du bouddhisme. Il m’aide à voir ma perte différemment et à ne pas me lamenter. ‘Tout est impermanent’, disent les bouddhistes. La seule certitude dans la vie, c’est que tout change constamment. Nous devons apprendre à lâcher prise."

"‘La vie est un océan de souffrance’, disent-ils aussi. Et peut-être encore plus important: ‘Vous pensez ce que vous recevez’. Ceux qui ont des pensées négatives provoquent les scénarios catastrophes. Et lorsque je pense à la vie que j’ai eue avec Pana’tje, je suis surtout reconnaissante. C’est lui qui m’a faite. Je n’ai pas l’impression de l’avoir perdu. Je ne peux plus lui faire des câlins. (elle soulève son pull à la hauteur de sa poitrine) Mais il se trouve ici, au plus profond de mon cœur."

Retour vers ce samedi de décembre où elle l’a trouvé dans son fauteuil. Comme chaque jour, elle lui avait préparé du gruau d’avoine pour son petit déjeuner. Mais quelque chose clochait. La veille au soir, Piet Goddaer (le chanteur Ozark Henry, NDLR) et sa femme étaient venus leur rendre visite pour le shooting photo de l’exposition. Ils avaient discuté des Beatles et du fait que l’on se souvient toujours de la musique pop alors que l’art, on le voit, et puis il disparaît. Sur quoi Piet aurait rétorqué: "C’est pour cette raison que j’ai choisi la musique." Tout d’un coup, Pana’tje a dit à sa femme: "Ma mémoire me joue des tours. J’oublie tellement de choses." C’était frappant, car il a dit n’avoir jamais vu ce couple.

Bezoek de Panamarenko Tribute in Campo & Campo

Il avait l'air de dormir

Après avoir préparé le gruau d’avoine, Eveline Hoorens est partie à la brûlerie de café familiale qu’elle dirige depuis 2011. Vers midi, elle a encore apporté de la soupe et un petit pain à Panamarenko. Mais il n’avait pas faim. "Je vais m’asseoir dans le fauteuil, a-t-il dit. Le soir, je suis rentrée à la maison et il n’avait pas changé de place. Il avait l’air de dormir. Ce n’est qu’après que j’ai vu qu’il avait quitté ce monde. J’ai pensé: ‘Comment est-ce possible?’ J’ai revu nos années de vie commune comme un flash. À nouveau seule. Je suis restée assise à côté de lui pendant deux heures, sur mon petit pouf. Tête contre tête. Ça m’a fait du bien."

«Cela devait être une surprise. Sa carrière était terminée depuis 15 ans. Je savais que pour lui, ce n’était plus nécessaire. Mais l’idée de cette exposition l’a ragaillardi. Revoir ses bébés lui a apportait beaucoup de plaisir.»
Eveline Hoorens
Veuve de Panamarenko

À partir de ses 75 ans, on lui a chaque année découvert autre chose: problème de prostate, diabète, un énième stent pour le rétrécissement de sa carotide. L’été dernier, il souffrait de crampes et sa peau a changé de couleur. En septembre, ils lui ont trouvé une tumeur à l’intestin. Cancer. "Dix jours après avoir retiré la tumeur, il se sentait à nouveau en pleine forme. Et c’est à ce moment-là que je lui ai dit."

Cela faisait plusieurs mois qu’Eveline Hoorens préparait une rétrospective de son œuvre pour ses 80 ans. "Cela devait être une surprise. Sa carrière était terminée depuis 15 ans. Je savais que pour lui, ce n’était plus nécessaire. Mais l’idée de cette exposition l’a ragaillardi. Revoir ses bébés lui a apportait beaucoup de plaisir."

"Mais cette exposition exigeait tellement de travail et j’étais si souvent partie qu’il a commencé à se demander si je n’avais pas quelqu’un d’autre. ‘Tu dois encore partir? Tu m’aimes encore ?’ Sur quoi je répondais: ‘Bien sûr, Pana’tje’ (silence). Je suis tellement heureuse d’avoir pu lui dire. Il a vu tout le travail que cette exposition représentait, mais aussi à quel point cela m’amusait. Quand j’étais contente, il était content, et vice-versa. C’est ainsi quand on s’aime." 

Provo car (1967). (c) Panamarenko | Campo & Campo

Un peu de rêverie

Panamarenko, né en 1940 – de son vrai nom Henri Van Herwegen – vivait encore avec sa mère à Anvers quand son chemin a croisé celui d’Eveline Hoorens. Elle l’a rencontré à l’aéroport de Barcelone – elle avait 28 ans, lui, 62. Ce n’est qu’après le décès de sa mère, un an plus tard, qu’ils ont décidé de vivre ensemble. "Tout d’un coup, il était devant ma porte. Je lui ai demandé combien de temps il comptait rester. ‘Pour toujours, si tu es d’accord’, a-t-il répondu."

Est-ce vrai qu’il l’appelait "ma petite Blanche Neige?" Hoorens répond en souriant. "Et il était les sept nains. Il détestait l’expression ‘être amoureux’. ‘Le sentiment amoureux disparaît après quelques semaines’, disait-il. Au même moment, il ne cessait de répéter à quel point il m’aimait. Ce vendredi soir, lorsque Piet Goddaer et sa femme sont partis, il a continué à le répéter sans interruption. Pendant une heure, une heure et demie. Je lui ai dit: ‘Maintenant, je suis au courant’. Sur quoi il a répondu ‘Oui, mais tu ne trouves pas que c’est important ?’"

Chaussure magnétiques (1966). (c) Panamarenko | Campo & Campo

On dit de Panamarenko qu’il tirait son énergie de son émerveillement enfantin face à la vie. Est-ce cela qui les a rapprochés? "Je rêvais comme une enfant un peu folle, j’avais une imagination sans bornes. À l’académie de mode, à Gand, j’ai pu m’épanouir. Ils me trouvaient pleine de fantaisie. Pendant que mes condisciples faisaient des costumes, j’habillais des meubles et des animaux. Je n’ai pas eu besoin de faire beaucoup d’effort pour me transposer dans l’univers de Panamarenko. Il lui suffisait de dire qu’il souhaitait construire une soucoupe volante et j’embrayais immédiatement. ‘Super! Qu’est-ce que je dois acheter au Brico ?’"

"La principale leçon qu’il m’a apprise, c’est qu’il est important de rester fidèle à soi-même. Il a d’ailleurs toujours respecté cette règle. Il disait. ‘Suis ton instinct, tant que tu ne fais de mal à personne.’ En plus de sa fantaisie, je suis aussi tombée amoureuse de son authenticité et de son incapacité à faire des compromis, car elles allaient de pair. Lorsqu’il a décidé, à 65 ans, de mettre fin à sa carrière d’artiste, c’était clair pour lui. C’était fini. Un point c’est tout."

"Il ne fallait plus rien lui demander. Il détestait travailler sur commande, quelle que soit la personne. Mon père a insisté pendant des années pour qu’il fasse un dessin pour un ami, jusqu’à ce que Pana se fâche. Il estimait qu’une œuvre devait venir de l’intérieur. Lors d’un dîner de gala au Palais Royal, Paola et Beatrix lui ont demandé un œuvre (elle rit). ‘Ça n’ira pas’, a-t-il répondu sèchement. ‘Il n’y a plus rien’.

Spacesuit (1965). (c) Panamarenko | Campo & Campo

Il ne reste rien

Et c’est vrai: il ne reste rien. Lorsque Panamarenko fabriquait un avion, un dirigeable ou un vaisseau spatial, il ne le gardait pas longtemps dans son atelier. Car tant qu’il était là, il ne se sentait pas libre pour se lancer un autre travail. Pour lui, toute la poésie d’une œuvre résidait dans sa fabrication. Lorsqu’elle était terminée, elle ne quittait jamais assez vite son atelier. Il n’y a donc plus rien de valeur dans la maison à Michelbeke.

"Il ne reste que nos petits jouets", c’est ainsi qu’Eveline Hoorens qualifie les rares œuvres de Panamarenko que l’on trouve encore dans la vieille ferme. Sur la table se trouve un poulet naturalisé, et sur une étagère un objet hybride, entre un hélicoptère et un vaisseau spatial. Dans un coin se trouve un petit canot qu’ils faisaient tous deux naviguer sur l’étang que l’artiste avait fait creuser dans le jardin pour tester ses inventions.

(c) Panamarenko | Campo & Campo

Eveline Hoorens nous confie son souhait de créer une fondation, et qu’elle considère comme sa mission de garder vivant l’esprit de cet astronaute. L’exposition-hommage à Anvers n’est qu’un début. Avec 25 œuvres majeures et une dizaine de dessins, elle offre un aperçu assez complet de l’univers de Panamarenko. "Toute la Belgique saura quel artiste improbable et quel homme hors du commun il était. Ce n’est pas pour rien qu’il disait: ‘Je suis le meilleur’. Et lorsque vous regardiez son travail, il disait: ‘Cite-moi le nom d’un artiste capable de faire mieux!’

Chez Campo & Campo, on peut acheter des copies et des reproductions. Ainsi que des T-shirts et des "mugs" avec des œuvres imprimées. Est-ce que Pana aurait été d’accord ? Eveline Hoorens fait signe de la tête. "Il détestait le mot ‘business’. ‘Plus on a de l’argent, plus on a de soucis’, disait-il. Mais l’organisation de cette exposition a coûté cher. Je pourrai m’estimer heureuse si j’arrive à l’équilibre. Une partie des revenus sera versée à l’institut du cerveau de la professeure Christine Van Broeckhoven. Pana et moi avions une crainte folle de la démence. Sa mère en a souffert. Chez lui, on ne l’a jamais diagnostiquée, mais il prenait des médicaments contre ses pertes de mémoire. (silence) Cette situation n’avait que trop duré. "

L’exposition "Panamarenko Tribute". À voir jusqu’au 22/3/20 à la galerie Campo & Campo, à Anvers.

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