EXPO | Les femmes artistes montent au 32e étage de la Tour Belfius

©Saskia Vanderstichele

La nouvelle exposition de la Belfius Art Gallery, "Women. Underexposed" montre sur plusieurs siècles l’invisibilisation des femmes et des femmes artistes. Une exposition et une réflexion nécessaires.

Marthe Donas (1885-1967), formidable peintre cubiste et pionnière de l’art abstrait: trop douée pour exposer sous son nom de femme (selon ses amis), elle prend un pseudonyme masculin. Elle mettra sa carrière en pause durant 20 ans pour s’occuper de sa famille. Jane Graverol (1905-1984), grande figure du surréalisme belge: pour éviter les difficultés à s’intégrer, elle aussi signe ses toiles sous un nom masculin. En 1968, un tribunal ordonne que ses nus soient couverts de papier. La presse de l’époque ironise: "Les tableaux de Rubens seront-ils couverts dans nos musées?" Évidemment, non. Les obstacles subis par les femmes, jusqu’à aujourd’hui, dans l’art et dans tous les autres secteurs, sont spécifiques à leur sexe.

Un autre regard sur le corps

"Sait-on que ce sont les Sabines qui ont elles-mêmes négocié leur libération?" Bénédicte Bouton

Au sommet de la Tour Belfius (avec sa vue époustouflante sur Bruxelles), c’est donc une réflexion et une exposition réellement salvatrices auxquelles nous convie la responsable de la collection, Bénédicte Bouton: "Les femmes ont dû se battre pour trouver leur place dans un monde artistique dominé par les hommes. On a voulu rendre hommage à la persévérance des artistes belges. L’art devrait être à l’avant-garde, mais on voit qu’il ne fait que suivre d’autres mouvements de la société".

À son échelle, l’exposition entend interroger le regard porté sur l’Histoire. Exemple avec "L’enlèvement des Sabines" (1640) de Rubens, une œuvre exposée également: "Sait-on que ce sont les Sabines qui ont elles-mêmes négocié leur libération?"

Mais vous pourrez avant tout admirer des œuvres de femmes: "La femme à la rampe" (1945) d’Anne Bonnet, première Belge exposée parmi 29 hommes à la Biennale de Venise d’après-guerre ou "Stylite" (1977), sublime sculpture en céramique de Carmen Dionyse, grand prix à l’Exposition universelle de Bruxelles. Vous y verrez aussi des artistes plus contemporaines comme Lili Dujourie et ses photographies qui interrogent l’androgynie des corps et la fragilité masculine. Salvateur, répétera-t-on, ce travail mené par la commissaire Anouck Clissen.

Fini, les expos de mecs

Parité

Politique "gender" à tous les étages

Des œuvres de femmes au 32e étage, à la Belfius Art Gallery. Et des femmes tout court au 33e, l’étage du top management de la Tour Belfius?

Depuis 2012, il y a une volonté de changement chez Belfius, assure Camille Gillon, Directrice des Ressources humaines de la banque belge. "On a commencé par compter. Parmi les employés, le pourcentage femmes-hommes est de 50-50, mais on a remarqué qu’il n’y avait que 15% de femmes dans le top management.

C’était d’autant moins acceptable que les femmes dirigeantes présentent de meilleurs indicateurs, que les universités sont majoritairement composées d’étudiantes et ça n’allait pas non plus par rapport à nos clientes."

En six ans, chez les senior executives, les femmes sont passées de 15 à 32%.

"C’est un travail de longue haleine. L’image, c’est encore celle du banquier en costume. On a mis sur pied un groupe de femmes pour travailler le recrutement, le réseautage. On doit aussi embarquer les hommes".

Camille Gillon voudrait ne plus entendre: "Ce n’est pas un cadeau qu’on lui fait", en parlant d’une proposition de promotion à une femme. "La résistance passive est là. La clé, c’est de ne jamais lâcher", sourit-elle convaincue qu’"une diversité entraîne une autre" et que c’est par cette complémentarité que "la magie opère".

Ainsi, l’œuvre de Léa Belooussovitch, "Peshawar, Pakistan, 22 septembre 2013", très récemment acquise par Belfius, trône en grand à côté d’un Luc Tuymans. Les deux artistes font appel au flou pour interroger la réalité. "On avait aussi envie de montrer que, sans les cartels, impossible de dire que telle œuvre est celle d’une femme ou celle d’un homme", raconte Bénédicte Bouton. Léa Belooussovitch ne considère pas qu’elle travaille des thématiques spécifiquement féminines: "Cette œuvre montre l’attaque talibane d’une église chrétienne au Pakistan, je propose un autre regard avec l’effacement des contours."

Par contre, la jeune femme se sent reconnaissante vis-à-vis de ses devancières: "Le fait d’être là aujourd’hui, c’est grâce à celles qui se sont bougées avant. Aujourd’hui, il reste des difficultés, comme dans tous les métiers à carrière, mais cela n’a plus de sens de faire des expositions d’art contemporain de mecs."

La banque Belfius n’a pas établi de politique de quota dans les achats d’œuvres pour sa collection, mais entend y être bien attentive (tout comme à d’autres niveaux dans l’entreprise, cf. encadré): "On n’avait pas d’œuvre d’Edith Dekyndt, par exemple, alors que c’est une artiste majeure", conclut Bénédicte Bouton. L’injustice est à présent réparée, pour elle et les brillantes femmes exposées là, au moins.

Visible deux samedis par mois jusqu’en février 2020 à la Belfius Art Gallery, 11 Place Rogier à 1210 Bruxelles.

Inscriptions obligatoires via: belfius-art-collection.be.

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