Fabuleuse expo à Bruges de l'artiste sud-africain William Kentridge

Pour esquiver le mal, danse rime avec souffrance, plainte avec feinte. ©William Kentridge

Exposition | Jusqu’au 25/02/18 au Sint-Janshospitaal de Bruges.

Le titre de l’exposition est éloquent: "Smoke, ashes, fable". La formule remonte à Marc-Aurèle. La fumée du passé sème les cendres du présent qui composent les feuilles du récit humain. Le fusain, outil favori du célèbre artiste sud-africain William Kentridge, est à la fois charbon, noirceur, légèreté: la couleur des rêves.

"Nous sommes dans l’un des plus anciens hôpitaux d’Europe", m’annonce Ruud Priem, conservateur du Sint-Janshospitaal, datant du XIIe siècle et aujourd’hui devenu musée. Nous descendons les marches qui mènent à l’immense salle pavée où se déploie ce kaléidoscope: dessins, fresques, vidéos, films, machines… "Kentridge croit que ses œuvres n’ont jamais été chargées d’autant d’émotion et d’histoire que dans cet ancien hôpital. Elles habitent ces lieux avec une énergie inédite. La première salle présente des esquisses de sa fresque romaine (500 mètres le long du Tibre) sur d’anciennes vitrines sorties des réserves."

Pour esquiver le mal, danse rime avec souffrance, plainte avec feinte. ©William Kentridge

"Kentridge croit que ses œuvres n’ont jamais été chargées d’autant d’émotion et d’histoire que dans cet ancien hôpital."
Ruud Priem
Conservateur du Sint-Janshospitaal

À l’intérieur de ce volume unique, Kentridge a créé des cabines en bois qui accueillent ses vidéos. La première ("Breathe") introduit le thème-titre: des cendres de papiers volettent sur le fond blanc d’une façade dessinée, mais la main de l’artiste armée d’un pinceau surgit dans le cadre, au milieu des papiers voletants. Ce simple stratagème nous fait basculer de l’horizontale à la verticale. "C’est un artiste plein d’intelligence et d’humour".

Une deuxième vidéo, théâtre d’ombre, anime des motifs en ombres chinoises évoquant les contes des frères Grimm et, plus près de nous, les scènes de danse et de procession du "Septième Sceau" d’Ingmar Bergman. "Quelques personnages sont récurrents, comme cette silhouette de femme courbée en deux dans la lande, qui revient dans ses tapisseries." Dans "Histoire de la plainte majeure" (série Dessins pour projection), Soho Eckstein, alter ego de l’artiste, se meurt sur un lit d’hôpital: des stéthoscopes pénètrent dans son torse, des téléphones sonnent sans réponse, le soulèvement de sa poitrine est poignant. "C’est si envoûtant. On pourrait rester des heures, à regarder ces images en boucle", souffle le conservateur. Le rapprochement avec des œuvres de Marcel Broodthaers, pour Kentridge une influence majeure (notamment "Le corbeau et le renard", "La pluie", "24 images/seconde"), issues des collections du musée, s’imposait.

©william kentridge

Danse macabre

Nous montons un étroit colimaçon. Dans ce grenier du Moyen-Âge, "jamais détruit par le feu, jamais dévoré par les insectes", se déploie la grande procession: "More Sweetly Play the Dance" (Jouer la danse plus doucement). C’est une revisitation de la Danse macabre (apparue en 1424 à Paris), dialogue entre la Mort et les vivants. "Notre musée-hôpital étant construit sur des sédiments fluviaux, le bâtiment a la stabilité des palais vénitiens. Il a fallu veiller à la répartition des masses: cette fresque vidéo est projetée sur neuf panneaux composites de 400 kilos chacun."

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Les quarante mètres de la salle résonnent des percussions cuivrées d’un brass band et des mélopées évoquant les traditions sud-africaines, l’isicathamiya (a capella) ou le kela. Cette installation cocasse et morbide, procession funéraire, fanfare, parade de carnaval, est une leçon, au sens médiéval: danse rime avec souffrance, plainte rime avec feinte, qui permet d’esquiver le mal. Des silhouettes manient le mégaphone, outil protestataire pour donner de la voix. Des malades avancent en poussant leur potence. Le double sens du mot revêt ici tout son poids: un goutte-à-goutte, un oiseau mort, un crâne, une horloge, une croix, d’étranges colifichets y sont suspendus.

©william kentridge

Après cette procession, l’ancien dortoir des sœurs reçoit les tapisseries des "Porteurs", premières œuvres colorées de l’exposition, panneaux de mohair tissé du Swaziland, trait d’union avec l’art de la tapisserie des Pays-Bas. Enfin, par un escalier qui permettait aux sœurs de repérer quel malade avait besoin d’aide, nous accédons à la pharmacie, où Kentridge a incorporé son "Armoire aux remèdes" dans les présentoirs de bocaux anciens et des photos aux côtés de portraits d’époque. Bruges, rappelle Ruud Priem, était sur la route des pèlerinages. Les Brugeois veillaient au salut des anciens, sans interférer avec la volonté divine, et offraient l’hospitalité aux pèlerins. L’œuvre d’art était une forme de soin. Plus tard, la médecine visant la guérison des corps, les lieux sont devenus un hôpital au sens moderne.

Comme tous les grands artistes, Kentridge réinvente le rapport entre le spectateur et la chose vue.

Superbe catalogue édité par le Fonds Mercator. www.visitbruges.be

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