Fernand Léger roule des mécaniques

Fernand Léger, Le mécanicien, 1918 ©© SABAM Belgium 2018

Magistrale exposition Léger à Bozar. Une cathédrale de couleurs qui offre une triple leçon de peinture, d’histoire et d’humanité.

Fernand Léger n’a pas peint son époque, il a peint tous les fracas et toutes les accélérations de celles qu’il a traversées. D’emblée, son œil est abreuvé par les formes en mutation du XXe siècle naissant, d’une vie moderne où la machine, en quelques décennies, deviendra omniprésente, de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

"Fernand Léger. Le beau est partout"

Note: 5/5

Ariane Coulondre, commissaire Centre Pompidou-Metz, organisation en partenariat avec Bozar.

Du 9/2 au 3/6: www.bozar.be

En 1914, alors qu’il est mobilisé, Léger ose qualifier Verdun, en 1915, d’"académie du cubisme". Plutôt que de s’attarder sur le "monde d’hier" que Stefan Zweig vit sombrer le cœur serré, Léger est aimanté par ce grand mouvement de cisaille de la guerre, qui fragmente les paysages organiques d’antan et démembre les corps sous une pluie de shrapnel.

Anne Laloyaux, guide inspirée de Bozar, le raconte à merveille: "Fasciné par la beauté de l’objet fabriqué en usine, il s’extasie devant une hélice d’avion." Sur le front, ne pouvant évidemment pas peindre, il dessine, en prenant pour supports des emballages de munitions et les cartes postales que les soldats envoient à leurs proches. Les corps et les membres de ses "poilus" sont des affûts de canon et des fuselages d’aéronefs.

Peindre les émotions et les histoires de la guerre ne l’intéresse pas: il représente la matérialité de ces machines à combats, les corps mécanisés de ces soldats. En 1917, asphyxié par le gaz moutarde, il est réformé et peint aussitôt la célébrissime "Partie de Cartes". C’est l’asthme contracté sur le front qui aura raison de lui en 1955, mais entre-temps, le jaune du gaz se retrouvera dans certaines œuvres "murales" monumentales de l’entre-deux-guerres.

Fernand Léger ©Photo News

C’est dans l’entre-deux-guerres qu’il rentre à Paris, où il retrouve le poète Blaise Cendrars, lui-même amputé d’une main. En 1919, la capitale en métamorphose abat ses vieilles fortifications, rendues inutiles par la guerre moderne. C’est dans ce qui s’appelait la "zone", ou la "banlieue rouge", qu’apparaissent les usines tentaculaires, le métro aérien, et une population étrangère attirée par cette champignonnière industrielle urbaine. Par contiguïté naturelle, Léger peint "Le mécanicien" (1918), autrement dit, l’ancien poilu démobilisé, devenu ouvrier. Avec cette toile, il s’inspire du bas-relief égyptien et de la statuaire grecque: la tête du sujet est de profil, il n’a donc pas de regard, ce qui interdit toute identification, et sa musculature est comme composée de rouages.

Au contraire de nos inquiétudes modernes sur un humain dominé par l’intelligence artificielle, le mécanicien du peintre est heureux, épanoui, en pleine maîtrise de son engin. Et dans cette ville où production et consommation se démultiplient, Léger comprend que l’affiche et son esthétique aux couleurs éclatantes sont un prisme de l’accélération moderne.

Léger dans le texte

Il faut aussi souligner que les textes du peintre sont une splendeur d’énergie, de clarté, de droiture d’une pensée sans fioritures. On ne saurait trop remercier Ariane Coulondre, la jeune commissaire de l’exposition, conservatrice jusqu’en 2011 du Musée Fernand Léger de Biot, dans le sud de la France, et actuelle directrice des collections au Centre Pompidou, d’avoir scandé chacune des salles de ce parcours de ces éclairages littéraires, bijoux verbaux directement issus de l’atelier mental du peintre.

En 1914, alors qu’il est mobilisé, Léger ose qualifier Verdun, en 1915, d’"académie du cubisme".

En 1924, Léonce Rosenberg, le marchand de Fernand, que lui a présenté Cendrars, refuse "La Lecture", car la figure de la femme chauve, inspirée de Kiki de Montparnasse, alias Alice Prin, muse de Man Ray, le rebute. Vente: néant. Plus tard, il finira par accepter cette toile, et ce sera la plus grosse opération de sa carrière. En 2017, le fascinant "Contraste de formes" (1913) aura été la cinquième vente mondiale de l’année, réalisée par Christie’s: 70, 1 millions de dollars.

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