Francis Alÿs, un papillon pour le pavillon belge de Venise

©Frederic de Smedt

En 2022, Francis Alÿs représentera la Belgique à la Biennale de Venise et revisitera "Haram football", l'épisode 19 de ses fameux "Children's Games", une cavalcade d’enfants qu’il avait filmée à Mossoul en 2017. Portrait d’un espiègle libre comme l’air.

"Francis is in Mexico". Ces quatre mots de la Brugeoise barcelonaise Hilde Teerlinck, commissaire du projet pour la future Biennale de Venise, suffisent à semer l’excitation et le doute. En anglais, Mexico désigne le pays et sa capitale (raison pour laquelle les anglophones précisent Mexico City quand ils désignent la ville). Francis Alÿs était donc quelque part en pays toltèque, maya ou aztèque, et fixait un horaire pour notre conversation: 1 p.m. Or les États-Unis mexicains s’étendent sur 4 fuseaux horaires, ce qui, de Bruxelles, pouvait situer l’appel entre 18h et 21h. Il a vite levé le doute en confirmant qu’il était à Mexico City, concluant: "Hasta mañana!"

Quelques heures plus tard, Hilde Teerlinck m’informait qu’un imprévu, lié à la difficile crise covidienne que traverse le pays, obligeait Francis Alÿs à se rendre dans "les montagnes", hors de portée de tous les réseaux. Redevenu récemment papa, Alÿs devait s’éloigner. Le marcheur avait repris sa marche.

«C’est un artiste foncièrement “incompatible”, pas un artiste d’atelier, d’assistants et de frais généraux, un bricoleur au sens de Lévi-Strauss, un moderne qui sait que tout autour de nous menace ruine».
Dirk Snauwaert
Directeur du Wiels

Ceux qui l’entourent et le connaissent (sans s’illusionner sur l’épaisseur de cette connaissance) ne s’en étonnaient pas. Dirk Snauwaert, directeur du Wiels, qui fit la connaissance du personnage en 2000, à Copenhague, au Louisiana Museum d’art moderne, lors de l’exposition intitulée (déjà!) "Walking and Thinking", n’en était guère surpris: "Si tu vas au Mexique, tu as plus de chances de le louper que de le trouver, car il est toujours en vadrouille. Il ne travaille pas, il ne voyage pas, il travaille en voyageant, voyage en travaillant, à l’improviste, plus sac à dos que valise. Inversement, il m’a déjà appelé pour m’avertir qu’il arrivait dans l’heure."

L’échappée de Francis Alÿs au Mexique date de 1986, une année-pivot pour le pays, pour l’artiste et pour la relation entre l’art occidental et non-occidental. C’est en effet en 1986 que l’exposition "Magiciens de la Terre" se tenait à Paris au Centre Pompidou et à la Grande Halle de la Villette, révélant aux Occidentaux l’existence d’arts plastiques "exogènes" et scellant l’entrée fracassante dans nos sociétés post-industrielles du "magisme" et de ses modes créatifs non-rationnels, ancrés dans d’autres formes de révélations que celles des grandes religions monothéistes.

Francis Alÿs - Sometimes Making Something Leads to Nothing, 1997 (HD & full version)

Alÿs, aussi fluide qu’une hélice et aussi altier qu’un lys

C’est aussi en 1986 qu’un jeune objecteur, Francis De Smedt, originaire de Herne, issu d’une famille picarde de Poperinge, fils d’un juge constitutionnel, qui accomplit son service civil au Mexique, participe à la reconstruction de Mexico (City) dévastée par un séisme qui tue 30.000 habitants. Enfin, c’est là qu’il façonne son pseudonyme, paravent auquel il recourt une première fois pour brouiller (déjà) les pistes avec l’État belge à la fin de son service civil à Mexico. En 1992, il s’y installe. Et son nom d’état-civil s’efface derrière cet Alÿs aussi fluide qu’une hélice et aussi altier qu’un lys.

«Francis Alÿs ne travaille pas, il ne voyage pas, il travaille en voyageant, voyage en travaillant, à l’improviste, plus sac à dos que valise. Inversement, il m’a déjà appelé pour m’avertir qu’il arrivait dans l’heure.»
Dirk Snauwaert
Directeur du Wiels

En vieil allemand, le nom alys évoque la noblesse et l’humour. Graphiquement, la lettre qui occupe le centre de son nom, cet "y" surmonté d’un tréma lui prête un curieux ressort: véritable idéogramme, elle bondit comme un personnage insaisissable, un corps filiforme surmonté de deux yeux grands ouverts. C’est en un sens le portrait minimaliste de l’artiste, qui a cette silhouette et ce visage d’une extrême finesse, des yeux rapides et un nez aussi long qu’un bec : tout son corps est une antenne.

L’art de Francis Alÿs est une quête de fréquences: tel un radar humain qui balaye l’espace et le temps autour de lui, il réinvente la figure néo-romantique du flâneur, chère à Baudelaire et à Walter Benjamin, "à la lisière en poésie et politique, entre l’action individuelle et l’impuissance". Il a besoin de ce mouvement constant pour détecter, déceler et accompagner. Ce marcheur qui franchit les frontières, celles des nations et celles des formes et des mediums de l’art, cherche sans relâche à créer des formes qui "explorent la justice spatiale et une poétique ancrée dans la terre", pour créer, selon Dirk Snauwaert, "un art pour tous et pour les analphabètes. C’est un artiste foncièrement “incompatible”, pas un artiste d’atelier, d’assistants et de frais généraux, un bricoleur au sens de Lévi-Strauss, un moderne qui sait que tout autour de nous menace ruine".

Francis Alÿs, "Reel, Unreel". Kabul, Afghanistan 2011

Ne pas se laisser enfermer dans un pavillon

Sollicité dans le passé dans le passé par le Mexique et par la Communauté française pour les représenter à la Biennale de Venise, Alÿs était réticent: comme le rappelle Dirk Snauwaert, "Il se sentait sans doute à l’étroit dans la temporalité du rythme biennal et dans le cadre du pavillon d’un État-nation. Pour lui, un pavillon “national” devrait réunir plusieurs pays. L’inflexion tient sans doute cette fois au fait que les propositions précédentes émanaient de commissions d’experts alors que celle-ci est née de la commissaire Hilde Teerlinck."

La commissaire et l’artiste croisent leurs identités multiples: cette Flamande a quitté la Flandre depuis trente ans, comme lui, et vit en Espagne, ancienne colonisatrice du Mexique. Indéniablement, selon elle, "le confinement propice à l’introspection a favorisé chez lui le mûrissement de projets intérieurs, ouvrant en quelque sorte une fenêtre". L’éloignement de Barcelone à Mexico, l’impossibilité de sortir de chez soi (le confinement espagnol a été très strict), le décalage horaire induisaient une lenteur des échanges, "comme si nous en revenions au temps du courrier".

«J’aime son goût de la parabole qui le fait s’adresser à tous dans un langage imagé. Il a cette faculté de transcrire des situations complexes en images simples, parlantes, lisibles et cocasses.»
Jan Mot
Galeriste de Francis Alÿs à Bruxelles

L’œuvre future se nourrit du présent, se construit tel "un puzzle avec une lenteur organique", l’une des nervures centrales de l’art d’Alÿs, qu’elle résume d’une question: "“Que génère l’art dans les situations critiques?” Ces tensions, certains artistes savent les rendre accessibles." C’est ce qui lui a inspiré un film réalisé et projeté en Afghanistan, "Reel-Unreel" (voir la vidéo ci-dessus), où des enfants courent après des bobines de film qui roulent follement sur la terre des rues comme des cerceaux. Le titre est en soi un jeu sur les mots "reel" (bobine) et "unreel" (débobiner), "real" (réel) et "unreal" (irréel). C’est encore un jeu autour de l’effacement et de l’échappement, puisque, ironie du sort, souligne la commissaire, "les Talibans avaient brûlés des films du patrimoine afghan, ignorant que ce n’étaient que des copies et qu’il existait des originaux".

Dans la perspective de Venise, "l’une de ces bobines a roulé en quelque sorte jusqu’à nous. Elle nous souffle cette question de l’écrivain libanais Elias Khoury qui l’anime: “Do we live because we narrate?”" [Est-ce ce que nous racontons qui fait de nous des vivants?]

Francis Alÿs’s, "Children’s Games #19: Haram Soccer", Mosul, Iraq, Août, 2017. ©francis alys

Des images aussi simples que cocasses

On l’aura compris, Alÿs guette la brutalité du réel et s’insinue dans les interstices qui abritent le libre jeu de ces visions, à l’image de ces enfants de Mossoul qu’il filme jouant au football, l'épisode 19 de ses touchants "Chrildren's Games". Une cavalcade de la vie au milieu des ruines de la guerre. À Venise, c’est autour de ces neuf minutes de "Haram football" (2017) qu’il tricotera de nouvelles acrobaties. En 2023, la série reviendra au Wiels, à Bruxelles. Francis Alÿs est un espiègle, au sens de Till Eulenspiegel.

«Il mélange les supports, qui sont autant de palimpsestes, ces parchemins sur lesquels les moines copistes écrivaient, effaçaient, réécrivaient, et s’interroge sur la manière de se porter témoin.»
Hilde Teerlinck
Commissaire belge pour la Biennale de Venise 2022

Hilde Teerlinck, encore: "Il mélange les supports, qui sont autant de palimpsestes, ces parchemins sur lesquels les moines copistes écrivaient, effaçaient, réécrivaient, et s’interroge sur la manière de se porter témoin de ce qu’il voit et vit, et de le transmettre".

Laissons le dernier mot à Jan Mot, son galeriste à Bruxelles: "J’aime son goût de la parabole qui le fait s’adresser à tous dans un langage imagé. Il a cette faculté de transcrire des situations complexes en images simples, parlantes, lisibles et cocasses. Il se lance sans cesse le défi de déjouer les réflexes afin d’aller à la racine des questions existentielles qui nous traversent. Enfin, il sait accorder son instrument à ce qu’il veut montrer. L’une de ses œuvres, “Le temps du sommeil”, est une série changeante de peintures sur bois, inspirées de ses rêves. Or, chacun sait que nos rêves reviennent et mutent sans arrêt."

Francis Alÿs, Children’s Game 10 / Papalote


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