Gallagher-Platéus: double intelligence au Wiels

Benoît Platéus, "Ombres d’hommes bâclés à la six-quatre-deux", 2006, Mixed Media, 70 x 50x 30 cm ©Kristien Deam

Pour la première fois, le Wiels tient deux grandes expositions simultanées. L’Américaine Ellen Gallagher et le Belge Benoît Platéus. "Un mariage arbitraire" entre "vrais artistes auteurs", explique Dirk Snauwaert.

Les expositions

1. "Liquid Intelligence" - Ellen Gallagher avec Edgar Cleijne. 

2. "One Inch Off"Benoît Platéus.

Note : 4/5

Jusqu’au 28/4. Visite de l’exposition de Benoît Platéus avec l’artiste Aline Bouvy, le 20/2 (19h). Soirée avec Ellen Gallagher, le 20/3 (20h, en anglais): www.wiels.org (Bruxelles-Forest)- GOOGLE MAP

Ellen Gallagher est née à Providence, comme H. P. Lovecraft, maître posthume d’une Amérique borderline, auteur d’un "panthéon noir" et d’une "mythologie synthétique". Coïncidence des naissances, depuis trente ans, cette plasticienne – dont la famille paternelle était originaire du Cap-Vert – vit entre Rotterdam et New York, s’autorise un métissage de matières et de formes cher à Dirk Snauwaert, le directeur du Wiels. Sa naissance dans une ville portuaire la prédisposait-elle à l’intelligence des milieux liquides et des transformations aquatiques et marines qui circulent dans son esthétique si tactile?

Son installation cathédrale "Highway Gothic", associée au cinéaste Edgar Cleijne, met en espace l’impact de l’autoroute Interstate 10 sur les humains et la nature, sous un titre qui désigne la police de caractère (une formule au sens chargé…) des panneaux routiers US. Femme de récit, elle allie épopées et mythologies afro-américaines en un feuilleté d’instruments contemporains, fragmentation, superposition, qui engendrent de nouvelles perceptions. Sa série de formats monumentaux, "Black Paintings", explore les facettes de la noirceur où elle s’inspire des écrits du penseur créole Édouard Glissant, reliant la couleur noire à l’inconnaissable, et l’inconnaissable à la subversion potentielle.

Edgar Cleijne & Ellen Gallagher, "Highway Gothic", 2017 (detail). ©Edgar Cleijne & Ellen Gallagher

Cette noirceur de la peau, devenue noirceur de la toile, est évidemment ce qui terrifie l’autre Amérique, qui n’est pas noire, à laquelle Ellen Gallagher appartient aussi, puisqu’elle a une âme dans chaque camp. "L’idée d’inscrutabilité du noir m’intéresse vraiment (...) Je considère les tableaux noirs comme une sorte de refus. Même quand vous cherchez à les interpréter, (...) ils paraissent vides."

Avec "DeLuxe" (2004-2005), portfolio de soixante œuvres, elle a utilisé des publicités pour produits de beauté de magazines destinés au marché afro-américain, de 1930 à 1970, et y a superposé des images augmentées de pâte à modeler pour les yeux et les coiffures. Tous ces visages qu’elle masque et démasque évoquent Ellen Gallagher même, qui écrit: "Un personnage comme la méduse peut être constitué de plusieurs corps, exister à différentes époques, être un personnage symbolique". A-t-on jamais vu méduse plus élégante et poétesse qu’Ellen Gallagher?

Interview de Benoît Platéus à Turin, en octobre 2015

Petit écart

Le Liégeois Benoît Platéus, "serial imager" venu de la BD, qui joue de la photo, des technologies analogiques et numériques, et de la peinture, est le jeune héritier d’une esthétique américaine. Le titre de son exposition au Wiels, "One Inch Off", qui emprunte à une série de fanzines de l’artiste, noyau des supports avec lesquels il voyage depuis lors, signale l’écart entre formats US et UE: 2,54 cm en moins. Son œuvre est contenue dans cet écart qui n’a l’air de rien. En poète de l’accident, Platéus reprend, recadre, recycle. Parmi ses matériaux, ses rêves, où il puise, comme l’écrivain Isaac Asimov qui faisait sonner son réveil toutes les 110 minutes pour noter ceux de chaque tranche de sommeil.

"Je considère les tableaux noirs comme une sorte de refus. Même quand vous cherchez à les interpréter, ils paraissent vides."

Chez lui, la peinture, c’est la liquidité par d’autres moyens. Elle prend la lumière et le reflet pour matières, qui adoucissent et fluidifient l’image. Dans ses grands collages, il associe affiches de pub et fragments inaboutis. Adepte de la trilogie collage-montage-dessin, il atteint, en jouant de ces couches de médiums, une étonnante fluidité. Assurément, "ce qu’on voit n’est jamais tout", et ce que l’on voit ici, de salle en salle, atteste de vingt années qui font un tout.

>Jusqu’au 28/4. Visite de l’exposition de Benoît Platéus avec l’artiste Aline Bouvy, le 20/2 (19h). Soirée avec Ellen Gallagher, le 20/3 (20h, en anglais): www.wiels.org (Bruxelles-Forest)- GOOGLE MAP

3 questions à 

Dirk Snauwaert, directeur du Wiels

1. Comment va le Wiels?

Avec un conseil d’administration dirigé par Michel Moortgat, troisième président (depuis le 1er janvier), après Herman Daled et Pierre Iserbyt, il a un outil de pilotage que je crois exemplaire, en veillant à la dépolitisation des mandats, décorrélés de nos financements. Chacun a des choix politiques, mais nous sommes libres de toute appartenance. L’autre outil essentiel est celui du mécénat, un club de 150 membres, qui contribue à couvrir la dette liée à la transformation du bâtiment, 200.000 euros annuels pour un total de 2,3 millions d’euros de dette. En 2019, nous avons créé le WE Club, qui permet aux jeunes amateurs d’art de soutenir les artistes: déjà 60 membres. Au total, nous en sommes à 50.000 entrées payantes annuelles, et visons les 60.000 à moyen terme, avec un budget pub et communication limité.

2. Où va le Wiels?

Notre milieu est devenu trop mercantile. Nous développons le goût de l’expérimentation et du risque sociétal. Nous cherchons des lieux supplémentaires pour élargir notre mission. En 2020, nous préparons une grande expo avec le KunstenFestival-desArts, qui valorisera le rôle de Bruxelles, capitale interdisciplinaire des arts, sur le thème "Risquons Tout". Le point de départ: un café frontalier de Mouscron, qu’utilisaient les braconniers pour passer en France. Dans notre univers de murs, il s’agit de réinventer des cohabitations. Par rapport à Bozar et aux Musées Royaux, nous avons une mission de passeurs entre communautés.

3. Quelles marges pour le Wiels?

Pour 2021, la question du maintien des subsides de la Flandre se posera. Malgré une certaine frilosité francophone (et en dépit des financements de Kanal, qui donnent le tournis), nous sommes sereins.


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