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Géraldine Tobe joue avec le feu

L'artiste congolaise Géraldine Tobe. ©saskia vanderstichele

L'artiste congolaise qui peint avec le feu était à Bruxelles pour défendre "Esprit des ancêtres", un grand projet d'expo à Kinshasa. Une dizaine d'artistes contemporains africains vont "adopter" chacun un objet ethnographique issu de musées occidentaux.

Rien de comparable à la manière de peindre de Géraldine Tobe. Dans son atelier, à Kinshasa, elle suspend ses toiles au plafond et, au moyen d'une lampe à pétrole de fortune, fond ses pigments à même la toile et y dépose un voile de fumée qui détoure au pochoir un chapelet d'enfants recroquevillés qui rythment de vastes compositions en noir et blanc. En émergent des figures imposantes de femmes fantomatiques ou de prêtres affublés de masques africains.

Une technique qui a failli lui coûter la vie en 2015. Gravement brûlée à la suite d'une performance, elle est restée en convalescence durant six mois. "Les mauvaises langues disent que je suis une sorcière et que l'ai fait exprès", raconte cette jeune artiste congolaise de 29 ans, que l'on a déjà vue dans la sélection officielle de la biennale de Dakar, en 2018, et dans une exposition dédiée aux femmes artistes africaines à la galerie Art-Z, à Paris, en 2020. Un an plus tôt, elle était en résidence au Musée de Tervuren et bien en évidence dans "JRSLM" (Jérusalem), la belle exposition humaniste des 50 ans de la VUB, qui cherchait à réconcilier libre-pensée et spiritualité.

"J'ai rassemblé toutes mes toiles et je les ai brûlées. Et c'est alors que j'ai eu l'idée d'utiliser le feu et la fumée. Quand je me place dans la fumée, c'est mon cœur qui parle."
Géraldine Tobe
Artiste

"Après, je me remets des expériences traumatisantes. Cela me donne même de nouvelles perspectives", ajoute-t-elle calmement. "Je ne cesse de répéter que ce sont les circonstances de la vie qui définissent qui l'on est." Elle n'a pas dix ans lorsqu'elle et son grand frère, qui lui a appris à dessiner, sont taxés d'enfants-sorciers par le prêtre de leur paroisse qui ne comprenaient pas leurs dessins et leur impose un exorcisme choquant. Frappés et torturés, ils sont enfermés dans un réduit saturé d'encens, au milieu d'un cercle de bougies. Son frère y laissera sa raison, Géraldine Tobe y trouvera sa force.

"Ce truc avec le feu, ça vient de loin. Ce sont des traumatismes qui demeurent, même avec le temps qui passe. Mais mon travail vise à rendre positif ce qui est négatif. Après ma formation à l'Académie des Beaux-Arts de Kinshasa – je suis peintre de formation –, je peignais comme tout le monde, mais je me sentais enfermée en moi-même, au point que cela devenait toxique. Comme je suis de nature timide, je voulais trouver un refuge où extérioriser mes traumatismes et cicatriser mes blessures, mais la peinture ne m'aidait pas. Au contraire, elle me barrait la route. J'ai rassemblé toutes mes toiles et je les ai brûlées. C'est alors que j'ai eu l'idée d'utiliser le feu et la fumée. Quand je me place dans la fumée, c'est mon cœur qui parle."

Géraldine Tobe : peindre à la fumée pour exorciser le passé - #CulturePrime

Dans ce halo imprévisible, Géraldine Tobe voit apparaître autre chose que le reflet du réel, mais bien ce qu'elle ressent depuis toute petite au contact de sa grand-mère, originaire de l'ethnie Louba du Kasai, et qui n'a pas été éradiqué par plusieurs années passées au couvent, durant l'adolescence de l'artiste. "Lorsqu'elle pratiquait ses rites ancestraux, il m'arrivait de ressentir la présence de personnes que je ne pouvais pas voir. Lorsque j'essayais de les décrire, on me disait: 'C'est ton grand-père décédé depuis très longtemps...' C'est à ce moment-là que j'ai commencé à m'intéresser à la spiritualité ancestrale, même si, pour mes parents, tout cela relevait de la sorcellerie – nous étions dans une communauté très chrétienne."

Cette présence extraordinaire de l'esprit des ancêtres a conduit l'artiste à explorer cette spiritualité, antérieure à la colonisation, et à rechercher les objets ethnographiques qui en étaient chargés. Nécessaires, selon elle, pour entrer en communion avec les esprits en leur donnant un corps, comme cela pouvait se produire au cours de rituels de transe. L'idée d'"Esprit des ancêtres", une exposition qui instaurerait un dialogue entre ces objets et des artistes contemporains, germe alors dans son esprit. Encore fallait-il mettre la main sur ces artefacts. "Il y a bien quelques pièces chez nous, mais la plupart sont des copies. La grande majorité se trouve ici, en Belgique, au Musée de Tervuren, qui m'a invitée en résidence."

Valeurs ancestrales

Elle raconte son trouble lorsqu'elle découvre les objets rituéliques dans les réserves du musée, et ce malgré qu'ils soient souvent réduits à leur valeur esthétique. "Avec le temps, j'ai compris que j'étais une enfant qui portait ces valeurs ancestrales et qu'à mon tour, je pouvais espérer les transmettre aux autres de la meilleure manière, c'est-à-dire par l'art. Pour moi, spiritualité et art ne font qu'un."

Géraldine Tobe et ses œuvres, à la VUB. ©saskia vanderstichele

Pour l'aider à monter son grand projet d'exposition, Géraldine Tobe a fait appel à Hans De Wolf, professeur d'histoire de l'art et d'esthétique à la VUB, qui l'avait exposée dans "JRSLM", en 2019. C'est aussi un expert en diplomatie culturelle, particulièrement actif en Chine, mais qui a bien senti qu'il y avait dans l'entreprise africaine de Géraldine Tobe une portée tout aussi vaste.

"L'essentiel, c'est de pouvoir développer un narratif fort, intéressant, juste, qui permette à ces objets ancestraux d'atterrir et de retisser un lien profond avec les cultures dont ils sont issus."
Hans De Wolf
Professeur à la VUB et commissaire

"'Esprit des ancêtres' est un projet né en Afrique et fait pour l'Afrique, mais il est aussi important pour nous", affirme ce dernier. "Il questionne ces collections ethnographiques et élabore des stratégies pour leur avenir. La grande originalité de cette exposition, c'est d'apporter, pour la première fois, une réponse à la question brûlante des restitutions. Embarquer un paquet d'œuvres ancestrales pour les déposer à Kinshasa, à quoi ça sert? Ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est de pouvoir développer un narratif fort, intéressant et juste, qui permette à ces objets ancestraux d'atterrir et de retisser un lien profond avec les cultures dont ils sont issus. Et qui mieux que de jeunes artistes africains pour réaliser cela? Ce sont eux les héritiers légitimes de ces objets, et c'est la contribution de Géraldine."

Pour leur exposition "Esprit des ancêtres", prévue pour le printemps 2022, à Kinshasa, l'artiste et le commissaire voulaient donc absolument travailler avec des artefacts originaux, qui ne proviendraient pas seulement de Tervuren – afin d'éviter toute polarisation entre Bruxelles et Kinshasa – mais de plusieurs musées occidentaux, comme ceux de Neuchâtel ou de Leipzig, puis de les faire "adopter" par une dizaine de jeunes artistes africains.

"Les inviter à adopter ces œuvres, c'est une tout autre stratégie: ils vont devoir développer avec elles des liens très profonds, comme une famille qui adopterait un enfant. C'est un processus mental et spirituel, et cela leur donne une motivation très précise", poursuit Hans De Wolf. "Ils vont les adopter pour les faire fonctionner dans des installations d'art contemporain qu'ils vont créer tout autour."

Pédagogie

Présentée comme une main tendue vers l'Europe, l'exposition à Kinshasa fera aussi l'objet d'un travail de fond sur l'identité africaine, reprend Géraldine Tobe. "J'ai un ami qui me disait récemment: 'Nous, les Congolais, nous n'aurons jamais aucune identité'. En ce sens, ce projet peut nous aider, mais il faudra faire preuve de pédagogie, car les Congolais n'ont pas cette éducation culturelle. J'ai essayé d'exposer l'une de mes toiles dans la rue pour écouter leurs réflexions et j'ai été à deux doigts de me faire lapider, car ils n'y voyaient que des démons. Leur soubassement reste la Bible."

Pour ce faire, Géraldine Tobe et Hans De Wolf ont mis sur pied un groupe d'étudiants pour fournir aux artistes sélectionnés ce qui leur manque le plus – l'information – et des ressources pour les aider à esquiver une confrontation trop directe avec les Kinois. "Ainsi, l'un des artistes qui s'intéresse aux textiles ancestraux de l'ethnie Kuba a-t-il reçu de l'assistance pour parfaire ses connaissances", détaille Hans De Wolf. "Nous l'avons ensuite mis en contact avec un jeune couturier de l'Académie d'Anvers pour développer une ligne de mode contemporaine. Et nous espérons qu'à Kinshasa, tout le monde se baladera bientôt avec des objets Kuba en connaissance de cause: qu'il s'agit de l'œuvre d'un jeune artiste, que c'est chouette et que ce n'est pas de la sorcellerie mais de l'ADN du Congo."

Et Géraldine Tobe de conclure: "Pour moi, l'unique manière d'organiser ces rapprochements entre des mondes opposés, entre la religion et la spiritualité ancestrale, c'est de mettre l'art au centre – cet art que je considère comme une forme de sagesse supérieure et qui permet de questionner, de soigner et de remettre les choses à leur place."

Géraldine Tobe et ses œuvres, à la VUB. ©saskia vanderstichele

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