Giacometti retrouve son atelier

©© Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris 2018

En ouvrant, le 26 juin, son Institut, à Paris, la Fondation Giacometti donne une vitrine à la plus grande collection du célèbre sculpteur, mort en 1966.

>Adresse: 5, Rue Victor Schoelcher, 75014 Paris. Accès exclusivement sur rendez-vous

Giacometti est à la sculpture du XXe siècle ce que Picasso est à la peinture. Et pourtant, c’est d’abord et surtout un immense dessinateur. Partout, à la plume, au crayon et ensuite au bic, dès l’apparition de cet instrument d’écriture commercialisé en 1950 par le baron Bich, il dessinait, le plus souvent des portraits, sur des bouts de nappe en papier, qui portent des marques de tasses ou d’aliments. Ses dessins colonisent aussi les pages de carnets, de journaux, de livres, tout ce qui lui tombait sous la main, mais aussi les murs de son atelier, où il dessinait ses sculptures en cours de travail.

La vigueur de ces coups de bic ou de crayon est aussi celle qui entaille les bronzes et les plâtres, ces encoches dans ses totems élancés qui sont autant de marques de la vie qui accrochent la lumière et le temps.

Nouvel Institut Giacometti

Avec près de 350 sculptures, 90 peintures, plus de 2000 dessins, autant d’estampes, des objets d’art décoratif, la Fondation Giacometti possède le premier fonds Alberto Giacometti au monde, enrichi d’archives, de dessins, de photographies, patrimoine inestimable resté en partie inaccessible au public depuis sa mort en 1966. Réservé à la recherche, la Fondation offre désormais avec l’Institut la vitrine de ce fonds inestimable, qu’on ne visitera que sur rendez-vous.

Le Suisse Alberto est né dans les Grisons, fils de Giovanni (un peintre) et d’Annetta Stampa, sa mère. La mère d’Alberto joua un rôle capital, que traduisent à eux seuls son prénom et son nom. Stampa, en italien, signifie notamment estampe et tirage. Et la femme du sculpteur se prénommait Annette. Sur les photos d’Annetta Stampa (la mère) et Alberto, le regard maternel est illuminé par son fils. Tous les ans, jusqu’à la fin de sa vie, il va lui rendre visite. Leur lien fusionnel se maintint dans la mort: Annetta (la mère) s’éteint en 1964, Alberto (le fils) en 1966. Il existe très peu de témoignages filmés du sculpteur, très peu d’enregistrements de sa voix, et il n’y en a aucun d’Annette (l’épouse). En revanche, jusqu’à sa propre disparition en 1993, elle conserva scrupuleusement tout, refusant les tentations de la dispersion et de l’argent.

C’est grâce à elle, en un sens, que dans l’entrée de l’Institut Giacometti, rue Victor-Schoelcher, à Paris, entièrement réaménagé par l’architecte Pascal Grasso, nous (re)découvrons l’atelier, restitué à l’identique, dans un écrin protecteur vitré. Sa "caverne-atelier", modeste volume de moins de 3 mètres sur 4, existe parce qu’elle a été transposée méthodiquement de l’atelier du 46, rue Hippolyte-Maindron: Annette a tout conservé, jusqu’aux bouteilles vides, au cendrier et aux mégots.

L'Institut Giacometti nous permet de plonger dans l'intimité de la "caverne-atelier" de l'artiste. ©REUTERS

Caverne-atelier

Cet atelier était, du vivant de Giacometti, un lieu de pèlerinage visité par les plus grands photographes: Robert Doisneau, Sabine Weiss, Brassaï, Gordon Parks, Ernst Scheidegger. Il y reçut aussi des plumes éminentes: Jean-Paul Sartre et Jean Genet. Tous deux rebelles, ils avaient des lieux de prédilection (comme les bordels de Montparnasse). Giacometti fit des esquisses pour la pièce "Les Bonnes", et Genet publia l’admirable "Dans l’atelier d’Alberto Giacometti", que l’Institut réédite en somptueuse version illustrée. Installé là pour quelques mois, Alberto y resta quarante ans, dans un cadre spartiate, malgré la renommée et la fortune qui aurait pu aller de pair. Lui qui ne fit jamais partie d’aucun mouvement vécut toute sa vie dans les mêmes meubles, n’achetait rien, ne voulait pas avoir l’eau chaude, et mangeait tous les jours ou presque la même chose: des œufs, du pain, du jambon, du vin.

"Les ‘Femmes de Venise’ ont été brisées puis restaurées. Chez d’autres artistes, le plâtre est une étape vers le bronze. Chez lui, le plâtre existe en soi."
Catherine Grenier
Directrice de la Fondation Giacometti

Comme la toiture de ce lieu loué fuyait, le marchand new-yorkais Pierre Matisse lui envoya des toiles enduites pour l’isoler. Un jour, son ami Joan Miró lui offrit un tableau. Ne sachant qu’en faire, Giacometti le rangea dans un placard. C’est cette toile, que la Fondation Giacometti a décidé de vendre, qui aura permis la création de l’Institut: 9 millions d’euros qui ont financé l’achat et l’aménagement des lieux, entièrement privés.

Désormais à deumeure à l'institut Giacometti, ses "Femmes de Venise" (ici à la Biennale de Venise en 1956). ©Archives de la Fondation Giacometti.

Présidé par Catherine Grenier, directrice de la Fondation Giacometti depuis 2014, l’Institut offre notamment un ensemble extraordinaire, les plâtres des "Femmes de Venise", exposé à la Biennale de 1956, revu brièvement en 2017 à la Tate Modern, et désormais à demeure à l’Institut (vidéo: reportage sur leur restauration). D’ordinaire, on ne voit de Giacometti que des bronzes. Et Catherine Grenier de préciser: "Ces dames ont été brisées en morceaux puis restaurées. Chez d’autres artistes, le plâtre est une étape vers le bronze. Chez lui, le plâtre existe en soi."

Et de quelle existence…

5, Rue Victor Schoelcher, 75014 Paris. Accès exclusivement sur rendez-vous

Le nouvel Institut Giacometti et l'atelier reconstitué de l'artiste ©Succession Giacometti


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