Grandes et petites vertus

©Galerie Ronny et Jessy Van de Velde, Anvers

Triptyque d’expositions à Namur qui explore le thème du vice et de la vertu dans l’art au travers des siècles.

Panneau central de ce tableau à trois volets, l’exposition du musée Rops met en regard, dans le cadre de cette thématique, les œuvres de l’hôte des lieux et celle de son cadet de trente ans, James Ensor. Les deux artistes se connurent tout de même, réunis par la passion de l’eau-forte et sans doute des images de même teneur.

Chez Rops, la Tentation de saint Antoine voit le Christ remplacé par une femme nue notamment dans une fantastique description à la craie et gouache, ou choisit de montrer, dans une toile plutôt rare chez l’artiste, le saint en bure qui enlace un porc, tous deux ceints d’une auréole: un tableau également cochon. Rops rejoint là le côté grotesque d’Ensor.

Tous deux arborent un regard diabolique dans leur autoportrait respectif: sous cape, le Namurois se décrit comme "satanique", tandis que chez l’Ostendais, l’expression même de son visage révèle un côté luciférien…

©Galerie Ronny et Jessy Van de Velde, Anvers

Le diable s’immisce dans les superbes gravures de Rops. Le sphinx par exemple, figure de pierre, est enlacé par une femme nue sous le regard du diable; chez Ensor, les diables Dzitts et Hihanox conduisent le Christ aux Enfers. Rops confie "avoir horreur des fétichismes et des religions et ne respecter que la vertu qu’il n’a jamais rencontrée seule" ajoute-t-il. Chez lui, l’humanité se promène sous les traits d’une femme nue portant haut le masque du diable.

Mais les deux artistes sont marqués par la tradition catholique, notamment Ensor qui croque les sept péchés capitaux, lesquels sont repris ici trois fois dans une impression de remplissage (deux fois en couleurs, une fois en bichrome). Ils sont couronnés par une huitième image, magnifique, celle de la mort dominant lesdits péchés capitaux dans une sorte de cortège du rat mort.

L’exposition permet en tout cas de constater – chez l’un comme chez l’autre – le goût pour la provocation et pour l’humour: chez Rops, "Les gaillardes d’arrière" montrent l’arrière-train de belles s’adonnant au bain de mer. Mais ce qui frappe dans la comparaison des deux maîtres, c’est la paillardise du cadet: "Les vieux polissons" fait la caricature de bourgeois grabataires bavant devant trois bacchantes, en regard du style érotisant de son aîné. Préférant la gaudriole, Ensor, lorsque le sujet se fait explicite, devient franchement pornographique. Rops par contre, dans la même thématique, conserve une élégance romantique jamais démentie même lorsqu’une femme lascive s’appuie sur une énorme verge, son clitoris lui-même en érection (le titre en est aussi… La luxure) ou que dans "L’enlèvement" un diable ailé enfonce un balai dans le sexe d’une sorcière en extase.

L’exposition permet de constater, chez Rops comme chez Ensor, le goût de la provocation et de l’humour.

Car c’est la vertu essentielle de cette expo qui pêche par frugalité d’exhiber ainsi… leurs différences.

Le parcours de la thématique se poursuit dans l’église Saint-Loup toute proche, qui montre des œuvres prudes et fantomatiques de marbre blanc de l’artiste russe Aidan Salakhova: une œuvre hantée dans un lieu ou traîne le spectre de la religion.

Enfin, le Musée provincial des arts anciens du Namurois propose quant à lui un panorama de la question des vices et vertus depuis l’antiquité jusqu’à la période moderne: où l’on retrouve la figure de saint Antoine, turlupiné par ses démons, dans une toile signée d’un suiveur de Bosch et notamment un panorama d’enluminures, dont l’une, le Liber Floridus de Lambert de Saint-Omer, représente les arbres des vices et vertus, l’un coloré, l’autre desséché.

Où l’on constate également, dans ce lieu aux salles étriquées, que durant le Moyen âge, la personnification des vertus et des vices le sont aussi de façon féminine, comme chez Rops: de superbes couverts en ivoire représentent les figures de l’espérance et de la foi pour la fourchette, de la justice et et de la prospérité pour le couteau. Autre merveille, une coupe de vertu du XVIIe siècle en forme de vasque au fond duquel un couple nu se regarde sans se toucher.

On croise encore dans cet éventail des figures comme saint Thomas d’Aquin (qui se fait rencontrer foi et raison), un dessin de la colère de Charles Le Brun prêté par le Louvre, ou un paradis terrestre très animalier, signé Jacob Savery le jeune au début du dix-septième. Le panorama de ses deux listes des "V" se conclut sur une vidéo imaginée par l’artiste contemporain Antoine Rogiers, qui s’inspire très largement et de façon assumée des "Sept péchés capitaux" de Bruegel.

Si cela procède de l’envie, cela se révèle peu vertueux…

Vices et Vertus jusqu’au 21 mai au musée Félicien Rops, rue Fumal, 12, à l’Église Saint-Loup, rue du Collège, et au TREM.A rue de Fer, 24 à Namur. www.vicesetvertus.be

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