Haro sur la Schtroumpfette

Dans son magnifique écrin signé Horta, le CBBD est trop un musée et pas assez un centre vivant, regrettent certains auteurs. ©BELGAIMAGE

La nomination de la nouvelle directrice du CBBD déclenche la polémique. Les auteurs montent au créneau.

En mai dernier, la démission de Jean Aucquier, qui semblait l’indéboulonnable directeur général du Centre belge de la bande dessinée crée la surprise. D’autant que l’auguste personnage quitte le vénérable musée et son non moins vénérable bâtiment signé Horta à quelques semaines de la célébration des trente ans de la maison. Et qu’il laisse très vite entendre qu’il ne prendra pas part à ces festivités. Il voudrait faire passer un message qu’il ne s’y prendrait pas autrement…

Pendant que les équipes du Centre s’attellent à finaliser – de fort belle manière d’ailleurs – l’organisation de l’événement qui réunira le ban et l’arrière-ban du monde de l’édition et de la BD franco-belge pour l’anniversaire du Centre, le conseil d’administration se met en chasse de la nouvelle perle rare qui présidera aux destinées du Centre.

Arrivé à l’âge adulte, le CBBD n’a pas à rougir de ses performances. Le bâtiment Horta attire le touriste autant pour son côté patrimonial et architectural incontournable que pour les collections et expositions qu’il présente. Et pour une institution culturelle très peu subventionnée, ses comptes s’affichent en boni. Pour l’année en cours, le CBBD dépassera la barre des 250.000 visiteurs. Il a battu son record de visiteurs sur une journée le 1er novembre avec plus de 3000 entrées. "Même si ses budgets ne sont pas extensibles, le CBBD tourne correctement. Il attire des masses de touristes pour le bâtiment d’Horta autant pour ses collections et ses expositions", se félicite un membre de l’assemblée générale de l’ASBL.

Sang neuf et nouvelle vision

Mais entre champagne et petits fours début octobre, ça discute ferme sur le choix de la nouvelle direction. C’est finalement Isabelle Debekker, la secrétaire générale du CBBD qui a été choisie par le conseil d’administration. Parmi les auteurs et les éditeurs, on regrette, sinon plus, "l’occasion manquée de donner au Centre une nouvelle dynamique".

Comment en est-on arrivé là et pourquoi une telle animosité envers une cheville ouvrière du CBBD de longue date? Au sein même du conseil d’administration, ça renâcle. "Le conseil s’était prononcé à l’unanimité pour privilégier un candidat extérieur", précise le dessinateur Dany, administrateur du CBBD. "L’idée était bien d’apporter du sang neuf et une nouvelle vision pour le centre", reconnaît Michel Van der Stichele, administrateur-délégué du CBBD.

D’aucun dans le secteur attend du CBBD d’être davantage qu’un musée de la bande dessinée dans un très bel écrin. "Nous méritons mieux qu’un lieu dédié aux réceptions privées", s’insurgeaient dans une lettre ouverte, un collectif d’auteurs et d’éditeurs. À l’initiative de François Schuiten et de Bernard Yslaire, les Jean Van Hamme, Bernard Cosey, Hermann, Vadot, Benoît Peeters, Nick Rodwell (himself!), Philippe Geluck entre autres grands noms, s’inquiètent et rappellent le Centre à sa mission première: un outil pour "défendre la création en bande dessinée européenne d’hier et de demain".

La procédure d’appel à candidatures avait recueilli 39 marques d’intérêts. Dont le conseil sélectionne 11 candidats, 7 externes et 4 internes. Parmi ces profils, le projet de Daniel Couvreur remporte une large majorité. Journaliste responsable de la culture au Soir, l’homme est une référence dans le monde de la BD et une cheville ouvrière du Prix Rossel de la BD (ex-prix Diagonale). Il convainc le conseil qui le confie à l’administrateur-délégué et au trésorier pour finaliser le contrat. Et c’est là que le bât commence à blesser…

Premier couac, le projet de contrat est rédigé au féminin, mentionnant la fonction de… directrice générale. "Un détail, un modèle de contrat repris tel quel", lui dit-on. Mais si le diable est dans les détails, d’autres démons se cachaient dans le document. Temps de travail, droits d’auteur, package salarial… les pierres d’achoppement sont trop nombreuses. Couvreur finit par renoncer la mort dans l’âme.

Le conseil revient donc à la suite de sa première short list. Quatre candidats y figurent: Thierry Bellefroid, journaliste, critique littéraire, auteur et exégète de la BD, Eric Verhoest, galeriste et expert BD, Anne Eyberg, directrice sortante du musée Hergé et Isabelle Debekker, secrétaire générale du Centre. Et c’est donc la seule candidate interne qui sera finalement retenue, malgré la recommandation première du conseil d’administration.

"J’ai le sentiment que les jeux étaient faits dès le départ du deuxième tour. Toute cette procédure me laisse une impression désagréable. Les projets extérieurs étaient très valables et les candidats étaient prêts à des concessions financières importantes", poursuit Dany, qui, tirant les conséquences de ce choix a présenté sa démission. De l’extérieur, le collectif d’auteurs réclame aussi davantage de transparence sur la procédure de sélection.

Entre les lignes, certains pointent aussi le fait que la proche famille d’Isabelle Debekker "règne" sur la brasserie et l’organisation d’événements du CBBD, agitant déjà le conflit d’intérêts. "Ce sont des allégations malhonnêtes et je m’en défends", affirme Dany avec force. De son côté, Van der Stichele assure que toutes les mesures sont prises pour éviter ce genre de problèmes.

Sortir le Centre de sa tour d’ivoire

Alors pourquoi ce choix? "L’analyse ne portait pas que sur le projet artistique ou scientifique autour de la bande dessinée, affirme Van der Stichele, mais aussi sur les qualités managériales, administratives ou financières du futur directeur. Le projet d’Isabelle Debekker est cohérent et ambitieux pour faire sortir le Centre de sa tour d’ivoire dans le cadre de collaboration avec d’autres institutions belges ou internationales notamment. Il y a suffisamment de compétences artistiques et scientifiques en interne pour la seconder. Et le cas échéant, on verra s’il faut créer un poste de directeur artistique."

"À l’avenir, nous verrons s’il est nécessaire de créer un poste de directeur artistique pour seconder la directrice générale."

"Le centre fonctionne plutôt bien", réaffirme un membre de l’assemblée générale de l’ASBL. "Et que je sache, on n’a jamais reproché à Jean Aucquier de faire cela. Même si le CBBD peut certainement être un meilleur outil concernant la conservation des planches originales, pour la gestion de la succession des auteurs ou en tant que centre scientifique sur la bande dessinée. Mais rien ne dit que cela ne se fera pas", estime ce fin observateur du monde de la BD, qui attend la prochaine AG avec une certaine impatience.

Une chose est sûre, quelles que soient les compétences qu’on lui reconnaisse, ou pas, Isabelle Debekker était une pièce maîtresse dans l’organisation de CBBD. À tel point que Jean Aucquier lui-même en avait averti l’un des candidats évincés: "Mon successeur devra s’entendre avec elle, sinon cela ne marchera pas!" Et compte tenu du climat social parfois délétère au sein du personnel, l’argument a certainement dû peser dans la balance.

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