Honoré d’O ou l’Annonciation de la légèreté

L'église Saint-Jacques de Gand vue par Honoré d'O. ©Wouter Van Vooren

Le plasticien et vidéaste gantois Honoré d’O, émissaire du pavillon belge de la Biennale de Venise 2005, s’est emparé de l’église Saint-Jacques pour y installer sa vision inspirée des frères Van Eyck.

À notre arrivée, un office est en cours, et les fidèles sont masqués. Honoré d’O a donc adopté le célèbre motif de l’Annonciation qui anime l’un des volets extérieurs de l’Agneau mystique des frères Van Eyck. D’entrée, les paradoxes sont là: cette fenêtre de l’Annonciation, censée ouvrir sur la Jérusalem antique, nous montre en réalité la vue qu’avaient les frères depuis leur atelier sur le Gand du XIVe siècle. Et on sait que le texte prononcé par Marie est inscrit à l’envers, puisqu’elle s’adresse au ciel, manière pour Van Eyck de nous ouvrir le monde intérieur du divin. C’est ce reflet réciproque du monde extérieur et du monde intérieur que fait miroiter Honoré d’O.

Ironie suprême, la rosace baroque évoque à s’y méprendre le motif désormais fameux du redouté coronavirus.

La serviette emblématique regorge dans ses plis d’une floraison de thèmes, le soin, la préparation, l’intimité, le silence, la pureté et la propreté, qui prennent à l’évidence une autre résonance après la vague du Coronavirus. Avec le confinement, Honoré d’O a reçu les clefs de l’église, qu’il a eue en quelque sorte pour lui: elle est devenue son atelier, son terrain de jeu, sa source solitaire d’inspiration, où il a baigné deux mois jour et nuit (il circulait même dans le transept et la nef, de chapelle en autel, sur son vélo), et la partageait parfois simplement avec un musicien du chœur. "Corona paradise!" plaisante-t-il. Le sol de l’église soutient ces œuvres d’art si légères, si peu invasives, comme la terre soutient les plantes et les édifices, qui surgissent du sol et montent vers la lumière ". Ironie suprême, la rosace baroque (créée après la destruction de l’originale lors des guerres de religion au début du XVIIe siècle), couronne translucide et multicolore au-dessus du portail, évoque à s’y méprendre le motif désormais fameux du redouté coronavirus.

Peser l’air

Ce qui nous protège et ce qui nous allège, tels sont les deux motifs pendulaires de ce qui est devenu une ample installation. Ainsi, de longues barres de bois noir sont appuyées aux murs et aux piliers contre lesquelles elles ploient en fragiles arcboutants ou sont couchés en travers des rangées de chaises de prière. Ces frêles soutiens sont des évocations du bâton de pèlerin de Saint-Jacques: ainsi, sa statue en marbre (dont le bâton de marbre originel, cassé, est rangé derrière le Saint) est affublée d’un de ces bâtons noirs du plasticien, qui s’amuse: "Ce bras levé de Saint-Jacques, quelle fatigue, depuis trois siècles. J’ai voulu l’aider…"

"Ce bras levé de Saint-Jacques, quelle fatigue, depuis trois siècles. J’ai voulu l’aider…"
Honoré d'O
Artiste

Ces bâtons sont aussi venus en tête du plasticien après son voyage dans le Katmandou d’après le tremblement de terre de mai 2018, où il a découvert ces barres destinées à soutenir les maisons frappées: "Ces barres étaient des traits créant un rapprochement entre habitations et habitants".

Honoré d'O. ©Wouter Van Vooren

À l’opposé du noir, Honoré d’O. travaille le polystyrène, la "frégolite", le moins noble, le plus léger, le plus friable des matériaux, composé d’air à 98%. Objet emblématique de sa quête de l’immatérialité, dans l’une des chapelles, une balance de pharmacien en polystyrène pèse une boule de coton. Honoré d’O le rappelle en titre d’une de ses pièces: "Tout est trop pesé, tout est trop pensé".

Greta Thunberg et Eve

Le polystyrène est le matériau idéal pour refléter la légèreté de la lumière, capter l’épaisseur gazeuse de l’air ou incarner les monuments de la pensée avec la dernière ironie : ainsi, sa série de boîtes où la justice, la philosophie, l’économie sont de simples agencements de volumes blancs, le seul comportant une courbe accueillante étant la poésie.

Le polystyrène est le matériau idéal pour refléter la légèreté de la lumière.

Greta Thunberg et l’Ève de l’Adam et Ève de Lucas Cranach forment un diptyque ironique, où le micro en cire de l’ado militante fait écho à la pomme du savoir. Cette déclinaison de la pomme nous offre aussi un trompe-l’œil-clin d’œil: deux fruits fixés de part et d’autre d’un cadre suspendu à la nef nous abuse un instant, nous faisant croire à un reflet dans un miroir. Cette pomme, le plasticien la transforme en gourde, "déclinaison de la calebasse que porte Saint-Jacques pour se désaltérer". Équipée d’un bouchon à levier, elle évoque à s’y méprendre une grenade à main. Honoré d’O. n’a pourtant rien d’un guérillero, mais ce funambule se plaît à nous souffler.

Infos pratiques

Jusqu’au 31 octobre 2020, du jeudi au samedi, de 14h à 16h. Infos: www.jacobusgent.be.

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