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interview

Igor Toporovski : "Une manipulation sans précédent de l'opinion publique"

©Dieter Telemans

Au centre d’un scandale qui implique le Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK) qui en avait accepté une partie en prêt, la collection de l’avant-garde russe de la Fondation Dieleghem est suspectée de faux depuis la publication d’une tribune, publiée conjointement sur le site du journal The Art Newspaper et dans De Standaard, à la mi-janvier.

L’enquête de L’Echo (22/02/2018), qui renforçait encore le doute des experts sur l’authenticité des œuvres notamment attribuées à Kandinsky, Malevitch, Exter ou Gontcharova, a fait sortir leur propriétaire du bois. Pour la première fois depuis le début de l’affaire, et en exclusivité pour L’Echo, Igor Toporovski a répondu à nos questions. Il expose son parcours, donne sa version de l’origine de sa collection, et croise le fer avec les autorités flamandes, De Standaard et un oligarque russe.

Qu’en est-il de l’expertise de vos œuvres?

Normalement, les œuvres dont la provenance est bien documentée ne nécessitent pas d’expertise chimique. J’estime avoir communiqué toutes les informations nécessaires pour la vérification de la provenance. Néanmoins, vu le contexte, la Fondation a sollicité des laboratoires étrangers renommés pour qu’ils procèdent à des expertises chimiques afin de démontrer que les œuvres sont d’époque. J’espère pouvoir présenter les résultats d’ici quatre à six semaines.

Suite à cette affaire, gardez-vous le projet d’exposer votre collection à Jette, au château Titeca que vous venez d’acquérir?

Le site classé nécessite d’importantes rénovations requérant un permis. Mais le château accueillera bien un musée privé ouvert au public, une exposition permanente ainsi qu’une exposition tournante en coopération avec d’autres fondations et musées. L’ouverture devrait intervenir entre 2020 et 2021.

Où avez-vous trouvé les fonds?

Depuis notre arrivée en Belgique, nous nous occupons de notre collection. À notre entrée en Belgique, tout a été déclaré. Des comptes transparents. Nous sommes devenus Belges, et j’ai exercé diverses activités. L’achat du site de Dieleghem s’est fait avec le patrimoine issu de mon activité de consultance.

Comment cette collection est-elle passée de Moscou à Jette?

Comme beaucoup d’autres, cette quarantaine d’œuvres a transité hors de Russie dans les années 1990. À cette période, le système juridique était en mutation, il n’existait pas de comptes bancaires privés, la société fonctionnait avec de l’argent liquide. J’ai acquis d’autres œuvres auprès de collectionneurs russes qui les ont amenées en Europe. Elles sont sur le territoire belge de façon légale. En Belgique, depuis douze ans, le gouvernement russe ne m’a jamais rien réclamé.

Sortir ces œuvres sur un vol commercial devait être compliqué…

(Sourire en coin) Pas si compliqué que vous le pensez… Récemment, personne ne s’est étonné de voir un Rodchenko, encore vu en 1968 dans l’atelier de celui-ci, à Moscou, apparaître chez Sotheby’s, à Londres… En 1997, le musée Vanabbe d’Eindhoven a acquis un Lissitzky, acheté en 1966, en Russie, au fils de Lissitzky, par une famille en visite. L’acheteur a-t-il montré une facture, une preuve? Non. En 1988, la donation Larionov de l’URSS à l’État français était un moyen déguisé de payer les "droits de succession" sur une masse d’œuvres sorties illégalement du territoire français.

Comment avez-vous payé celles que vous avez achetées dans les années 1990, quand leur valeur était déjà élevée?

Valeur élevée, en Occident. Je les ai acquises en Russie, en Ukraine, en Ouzbékistan. Les œuvres laissées par Alexandra Exter à Odessa, comprenant notamment un Kandinsky et un Jawlenski, ses amis, étaient très inférieures aux prix actuels.

L’expo au MSK visait-elle à valoriser vos œuvres en cas de revente?

Toute cession d’œuvre est exclue par la convention de mise à disposition établie avec la Fondation Dieleghem.

"L’experte désignée par la justice française a confirmé l’authenticité de mes œuvres."
Igor Toporovski

La Fondation Dieleghem possède-t-elle des archives sur toutes ces œuvres?

Oui, notamment leur présence dans des expositions antérieures à 1917, par exemple la Figure architectonique, à Tramvai V (3 mars-2 avril 1915), à la Société impériale pour la Promotion des Arts de Saint-Pétersbourg. La toile d’Alexeï von Jawlenski, au Bubnov Valet (le Valet de carreau, groupe d’artistes moscovites, NDLR.) en 1910, à Moscou. Le carnet de Lissitzky conservé au musée Getty comporte une description détaillée du "Proun 23" exposée à Gand. Enfin, l’experte désignée par la justice française suite à l’annulation de l’exposition Exter de Tours (2009) a confirmé l’authenticité de mes œuvres y compris la "Florence" exposée à Gand.

Qui veut vous nuire?

Quatre des signataires de la lettre ouverte mettant en cause l’authenticité de ma collection ont signé le catalogue raisonné de la collection de Petr Aven, président d’Alfa Bank, sur la liste noire des oligarques visés le 29 janvier par le Département du Trésor américain. Il s’agit de Konstantin Akinsha, Natalia Murray, Vivian Barnett et d’Alexandra Shatskikh. Les autres signataires sont des faire-valoir. Possédant lui-même une collection importante, j’ai l’impression que Petr Aven veut faire le vide en jetant le discrédit sur ma collection.

Avez-vous bloqué l’expertise lancée par le ministre flamand de la Culture, Sven Gatz?

Non. La commission d’experts a été créée par les services du ministre: présidée par Thomas Leysen, qui a certes bonne réputation, elle réunit trois membres universitaires non compétents sur l’art russe. En réitérant notre accord, nous avons demandé par courrier des précisions sur la méthodologie et le choix du laboratoire, essentiels en matière d’expertise scientifique. Pourtant, dans une interview au Standaard, Thomas Leysen a déclaré que le blocage émanait de la Fondation Dieleghem. C’est faux. C’est finalement le ministre Sven Gatz qui a dissous la commission.

 Quel est votre sentiment par rapport à cette affaire?

De la déception. Je constate que De Standaard a consacré 22 articles concernant le musée et la Fondation depuis le 15 janvier. Cela n’a plus rien à voir avec la liberté d’expression, mais constitue à mon sens une manipulation sans précédent de l’opinion publique, contre un projet muséal en Belgique.

 

Controverse

À la fin de notre enquête sur l’affaire Toporovski (L’Echo, 22/02/2018)Bart De Baere, directeur du Muhka d’Anvers, attribuait en partie le désastre aux grandes institutions fédérales "qui n’ont pas su transformer leurs compétences unitaires en services aux communautés." Michel Draguet, qui dirige à l’échelon fédéral les Musées royaux des Beaux-Arts, s’est senti personnellement visé. Il répond à son collègue régional à qui L’Echo a demandé de repréciser sa pensée.

Bart de baere: "Il faut coopérer avec les autres"

"La Belgique, État fédéralisé, a transféré la Culture aux communautés, qui doivent avoir des infrastructures et institutions compétentes à l’échelon local et international. Depuis dix ans, la communauté flamande se concentre sur ses musées, et, récemment, sur son expertise internationale. Il faut coopérer avec les autres: communautés et institutions fédérales, héritage des communautés, propriété non de Bruxelles, mais de tous les Belges. Il est logique que les communautés façonnent la politique culturelle. Sinon, aucune maîtrise de la dépense n’est possible. Les institutions fédérales, appelées à devenir centres de compétences pour tout le pays, intégrés dans le tissu institutionnel des deux communautés, font partie d’un horizon plus vaste que Bruxelles."

Michel Draguet: "une responsabilité individuelle"

"L’action des Musées fédéraux fait systématiquement l’objet d’un déni. Tantôt parce qu’ils ne seraient que bruxellois. Tantôt parce qu’ils refléteraient des ‘compétences unitaires’ intolérables. Pourquoi ce déni? Ouvrir ce débat dans le cadre de l’affaire du MSK relève de l’écran de fumée pour masquer la réalité de dysfonctionnements pour le moins étonnants.

Communautariser les établissements scientifiques fédéraux n’y changera rien. Car ce problème n’est ni belge ni flamand ni wallon. Il relève de la responsabilité individuelle de différents acteurs. L’absence de dépôt de plainte par la ville de Gand ou par la Communauté flamande est à ce titre surprenante alors que le préjudice d’image, de crédibilité et même économique est réel."

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