Involontaire poésie

©Kristof Vadino

Exposition | À la galerie Rossicontemporary, la Bruxelloise Marie Rosen expose ses peintures énigmatiques, imprégnées de réalisme insensé.

"Noumènes" | Note:4/5| Par Marie Rosen, jusqu’au 13 juillet à la galerie Rossicontemporary, à Bruxelles.

Dans la galerie toute blanche, à la lumière froide, presque inhospitalière, sur ces hautes parois, des peintures de tailles variables apportent des notes de couleur et un peu de chaleur. L’œil est immédiatement attiré par ces œuvres énigmatiques, géométriques, donnant un sentiment assez étrange. Mélange d’espace et d’étroitesse. Des rampes nous donnent envie de les suivre tandis que des yeux semblent nous suivre à leur tour. Une main, un objet non identifié, touffu, qui donne envie de le caresser, un corps végétal et toujours ces lignes, mathématiques. Dans cette galerie aux angles aussi improbables que ceux des peintures, Marie Rosen nous accueille avec un sourire tout aussi énigmatique que ses œuvres.

La Bruxelloise a fait ses débuts à La Cambre, en 2002, alors âgée de 18 ans, dans l’option peinture et recherche tridimensionnelle. Elle apparente son admission dans la prestigieuse école à une sorte de coup de bol. "Quand j’ai été m’inscrire, je n’avais pas eu trop le temps de réfléchir, dit-elle en riant. Je sortais de l’enseignement général, je ne savais pas trop où aller et vu qu’il n’y avait pas l’option illustration, j’ai mis peinture, au hasard." La surprise a été de taille quand ils l’ont acceptée. Elle explique que les professeurs l’ont prise car elle faisait partie d’un groupe d’étudiants dans lequel il y avait une bonne ambiance. Mais on a du mal à croire que Marie Rosen ait été admise à La Cambre "pour l’ambiance" et la suite de son parcours n’en est pas moins surprenant.

"La première année, je ne comprenais rien à cette école. Du coup, j’ai changé d’option et j’ai été en gravure, jusqu’à ce qu’on nous propose un exercice où j’avais l’impression de revenir en secondaire. Du coup, je suis retournée en peinture. ça fait partie de mon apprentissage à moi." Peinture, gravure, re-peinture, c’est seulement dans sa quatrième année d’études qu’elle commence vraiment à manipuler le pinceau. "Jusque-là, j’ai un peu chipoté, essayé de trouver mes marques. J’avais l’impression que le vrai challenge que j’essayais peut-être inconsciemment d’esquiver, c’était la peinture."

Angoisse et poésie

"Je m’arrête quand les choses sont belles, comme ça, d’elles-mêmes."

Elle a bien fait d’y retourner, Marie, à la peinture. On suit ses pas dans la galerie, allant à la rencontre de ces espaces à la fois familiers et hors du commun. On observe une certaine dualité dans son œuvre: certaines peintures représentent des espaces a priori fermés, mais laissant toujours une échappatoire sous forme de couloir, de fenêtre ouverte sur l’extérieur ou un ailleurs, une issue, en somme. D’autres représentent des espaces fermés, des coins et des recoins, souvent couverts d’un carrelage style salle de bains des années 80 ou piscine municipale, froide et lugubre, où les jointures des carrelages râpent la plante des pieds.

C’est un peu angoissant, en fait, mais impossible d’en détacher les yeux. On ne peut s’empêcher de s’y projeter et c’est délicieusement irréaliste. On a l’impression d’être Alice et de courir derrière le lapin qu’on imagine caché derrière un des coins, derrière les rideaux immobiles que Marie place devant les murs, comme pour adoucir la dureté de ces carrelages millimétrés. "J’ai un esprit très cartésien. J’aime les choses très précises et travaillées", confie-t-elle pour justifier ces formes si géométriques. À côté des lignes des carrelages, on constate également le travail de fourmi qu’elle a fourni dans ses portraits où "les cils et les sourcils sont faits avec un pinceau à un poil". Le sens du détail.

On reconnaît un peu de Magritte dans la peinture surréaliste de la Bruxelloise. Surtout dans les portraits. Il y a aussi des nuages, des formes nettes, mais adoucies par la technique. Quand on lui demande ce qui l’inspire, elle explique qu’elle regarde beaucoup d’images sur internet. "Il faut nourrir l’œil, dit-elle, rêveuse. Pour une série, je regarde environ 1.000 images. Je les regarde une fois puis plus. Sinon c’est imprimé." Elle avoue son faible pour les primitifs flamands, mais aussi pour les Américains Alex Katz, Elizabeth Peyton et, de chez nous, Francis Alÿs.

On l’écoute parler, Marie, et nous raconter ses peintures et on sent, comme dans sa voix encore un peu enfantine, une infinie sensibilité qui parsème son œuvre d’une poésie éloquente. C’est fort, aussi, car on devine la femme rigoureuse derrière le travail.

"Tu dessines bien pour une fille", lui a dit un des étudiants avec qui elle a commencé La Cambre. Aujourd’hui, cela fait dix ans que Marie Rosen peint. "Quand je suis sortie de La Cambre, j’avais envie de trop dire. Aujourd’hui, je laisse plus de place à ce que moi je trouve beau. Je m’arrête quand les choses sont belles, comme ça, d’elles-mêmes." Alors arrêtez-vous encore un peu, Marie, c’est beau.

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