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interview

Jacques Attali: "La démocratie doit rester locale"

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A Bruxelles pour présenter l’exposition "2050. Une brève histoire de l’avenir", qui s’est ouverte hier aux Musées royaux des Beaux-Arts, Jacques Attali nous parle de ses craintes sur le futur de nos démocraties, d'économie positive et revient sur la crise migratoire.

Professeur, essayiste, ancien conseiller de François Mitterrand, fondateur de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd), président de Positive Planet, Jacques Attali était à Bruxelles pour présenter l’exposition "2050. Une brève histoire de l’avenir", qui s’est ouverte hier aux Musées royaux des Beaux-Arts (lire "L’Echo" du 10 septembre). Cette exposition, complément contemporain d’une exposition qui s’ouvrira au Louvre le 24 septembre, aborde à travers l’art de grandes thématiques sociétales comme la surconsommation, les conflits mondiaux, la raréfaction des ressources naturelles ou les inégalités sociales et économiques. Les deux expositions sont inspirées du livre de Jacques Attali "Une brève histoire de l’avenir" et se projettent dans le futur en se fondant sur une lecture subjective du passé.

Nous sommes un continent de 500 millions d’habitants peu peuplé qui pourrait recevoir plus d’habitants, particulièrement au sud de l’Europe, en France, en Italie, en Espagne, qui a des problèmes démographiques.

Vous prônez le développement d’une économie positive. Qu’entendez-vous par là?

L’économie positive, c’est une économie qui rassemble ceux qui travaillent dans l’intérêt des générations suivantes et donc qui travaillent dans leur propre intérêt.

Vous pensez que l’on est sur la bonne voie?

Logiquement non, puisque la tendance lourde est de s’occuper de l’instant plutôt que de prioriser l’avenir. La tendance lourde c’est de s’occuper du court terme, pour les entreprises c’est de s’occuper des cours de Bourse, pour les hommes politiques c’est de s’occuper des sondages et pas de s’occuper du long terme. Et en même temps, il y a des tendances de prise en compte du long terme qui apparaissent. Dans le contexte de Positive Planet, la fondation dont je m’occupe, nous avons développé un indice de mesure de positivité des nations et des entreprises. Pour l’instant nous n’avons mesuré que les nations, nous n’avons pas encore mesuré les entreprises. Nous sommes arrivés à un classement de l’OCDE qui montre que tous les pays reculent et que globalement, l’OCDE recule en matière de positivité. Même si certains pays s’améliorent.

Vous soulignez l’impuissance des gouvernants et dans le même temps vous dites que chacun peut agir autour de soi.

Je pense que l’on peut aussi faire des choses collectives. Il y a beaucoup de gens qui travaillent dans le long terme. Les enseignants travaillent à long terme, les fonds de pension, les ONG par nature et par définition. Il y a un univers d’une nouvelle économie qui est en train d’apparaître qui se préoccupe du long terme. Maintenant est-ce que cela suffira à changer les choses? Je ne le pense pas. Mais chacun d’entre nous peut le faire. Chacun d’entre nous peut d’autant plus le faire que travailler de façon positive c’est l’intérêt de chacun. C’est pour cela que je dis souvent "la meilleure façon d’être intelligemment égoïste, c’est d’être altruiste".

 

Justement, dans le cadre de la crise des migrants à laquelle est confrontée l’Europe…

C’est un exemple très intéressant. On dit que les migrants sont une catastrophe, que cela va nous nuire, nous apporter plein d’ennuis. Et on dit qu’il faut les recevoir de manière généreuse. Non, pas du tout, il faut les recevoir dans notre intérêt.

La grande question va être: est-il possible de rendre notre société positive démocratiquement, c'est-à-dire de concilier le long terme avec la démocratie, ou est-ce que la démocratie va être balayée par les revendications de long terme?

C’est notre intérêt de recevoir les migrants. J’ai lu que ça a été la position du patronat belge. C’est une position très courageuse et qui devrait inspirer le patronat français. C’est notre intérêt ne fût-ce que démographiquement. C’est une chance pour l’Europe d’accueillir des migrants et il faudrait en accueillir beaucoup plus que ce qu’on accueille. L’Allemagne l’a compris et elle a réussi à faire croire qu’elle le fait de façon généreuse alors qu’elle le fait de façon égoïste. C’est une grande chance et une double chance aussi pour l’Europe. C’est une chance parce qu’il faudra se structurer davantage pour soutenir une politique d’intégration.

Évidemment quand on voit les mouvements de population aujourd’hui, ce n’est rien à côté de ce qui nous attend. Nous sommes un continent de 500 millions d’habitants peu peuplé qui pourrait recevoir plus d’habitants, particulièrement au sud de l’Europe, en France, en Italie, en Espagne, qui a des problèmes démographiques. Il y a évidemment un intérêt, mais pour cela il faut être capable de mettre en place une politique d’immigration.

C’est l’expression de cette 3e phase: la société qui était nomade est devenue sédentaire et redevient maintenant nomade?

C’est cela, une parenthèse sédentaire se ferme. Il y a trois formes de nomadismes: le nomadisme des puissants qui peuvent partir où ils veulent, le nomadisme des très pauvres qui sont en train de bouger et, au milieu, il y a le nomadisme virtuel de ceux qui rêvent devant leur écran.

C’est une chance pour l’Europe d’accueillir des migrants et il faudrait en accueillir beaucoup plus que ce qu’on accueille.

L’exposition traduit vos prédictions au travers d’œuvres d’art. Pensez-vous que l’art peut sauver le monde?

La seule chose qui peut sauver le monde, ce sont les hommes et l’art donne aux hommes des moyens de comprendre, d’imaginer des solutions. Parce que les solutions ne sont pas toujours rationnelles et l’art nous emmène dans des domaines où la raison ne suffit pas. L’art nous donne à voir le beau et donc nous explique qu’un monde de qualité est possible. Et en nous donnant à voir le beau, l’art nous explique que l’on peut penser chaque vie comme une œuvre d’art et nous incite à la révolte quotidienne. L’art est certainement le principal moteur de la révolte nécessaire pour changer le monde.

Quel regard portez-vous sur le phénomène de radicalisation islamique?

Il y a beaucoup de dimensions à cela. Cela s’inscrit d’abord dans un courant identitaire général que l’on retrouve ailleurs; entre l’extrême droite en Europe et les fondamentalismes, il y a des points communs. C’est un mouvement identitaire qui refuse la rencontre de l’autre, la globalisation, etc.. Il y a une deuxième raison, c’est le sentiment d’humiliation que l’on peut comprendre chez beaucoup de peuples en développement, c’est la révolte des humiliés. Et puis la troisième raison, c’est justement la recherche d’un sens du long terme qui dans nos sociétés occidentales fait défaut. Et je crois que la grande question va être: est-il est possible de rendre notre société positive démocratiquement, c’est-à-dire de concilier le long terme avec la démocratie ou est-ce que la démocratie va être balayée par les revendications de long terme. C’est pourquoi je crains plus que tout l’alliance des deux fondamentalismes: le fondamentalisme religieux, pas nécessairement musulman, et le fondamentalisme écologique. Tous les deux revendiquent de faire passer le long terme avant la démocratie.

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Et vous, qu’en pensez-vous?

Je pense que notre grande difficulté intellectuelle est de réussir à intégrer dans la démocratie des choix de long terme. Pour y parvenir, il faut à la fois faire comme dans cette exposition, parler de l’avenir, débattre de l’avenir, le comprendre et intégrer la réflexion sur l’avenir dans la réflexion politique. La ville de Paris vient de prendre une décision très intéressante, sur mon conseil, de créer le Conseil des générations suivantes. Une commission consultative à côté du conseil municipal qui prend des décisions plus ou moins suivies d’effets mais qui parle au nom de ceux qui n’ont pas encore le droit de vote.

Quels sont les grands invariants, ces tendances du passé que l’on est amené à retrouver dans le présent et dans le futur?

D’abord les pouvoirs fondamentaux qui sont toujours religieux, militaire et économique. Deuxièmement c’est la grande bataille entre nomadisme et sédentarité. Troisièmement, la grosse tendance lourde qui va toujours vers plus de liberté, même s’il y a des contrecoups. Et puis, la bataille entre la démocratie et le marché qui progressivement se traduit d’abord par une victoire de la démocratie et du marché contre tous les autres systèmes, puis une victoire progressive du marché sur la démocratie.

Le fondamentalisme religieux et le fondamentalisme écologique revendiquent de faire passer le long terme avant la démocratie.

La victoire du marché sur la démocratie est un invariant que l’on trouve déjà dans le passé?

L’invariant c’est la tendance progressive du marché qui devient de plus en plus global alors que la démocratie doit rester locale. Et donc progressivement la victoire du marché; ce qui est invariant c’est la tendance.

Dans cette optique, comment voyez-vous la construction européenne?

C’est une tentative de mettre la démocratie à la hauteur du marché. Dans la mesure où le marché est plus large, on tente avec l’Europe de créer une démocratie de la taille du marché. C’est pour cela que la construction européenne est si importante. Si on réussit en Europe à créer une démocratie de la taille du marché peut-être que l’on pourra faire la même chose à l’échelle mondiale. Et si on ne réussit pas à mettre en place une démocratie de la taille du marché, c’est l’incertitude et le chaos en Europe et dans le monde. Et d’une certaine façon, la Belgique est comme dans un jeu de poupée russes: la Belgique, l’Europe, le monde. Si on ne réussit pas à sauver la Belgique, on ne va pas faire l’Europe et si on ne fait pas l’Europe on ne pourra pas mettre en place une organisation mondiale.

Vous avez été le "mentor" de François Mitterrand, pourriez-vous être le mentor de François Hollande?

D’abord je n’ai pas été le mentor de François Mitterrand, j’ai été le conseiller de François Mitterrand et François Hollande était mon assistant. Je reste ami mais, vous savez, j’ai pris le parti de ne pas parler de la France quand je suis hors de France.

"2050. Une brève histoire de l’avenir", aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, du 11 septembre 2015 au 24 janvier 2016www.fine-arts-museum.be, au musée du Louvre à Paris, du 24 septembre 2015 au 4 janvier 2016, www.expo-2050.be.

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