"Je suis une militante du plaisir féminin"

Des corps fragmentaires, chargés d’un voyeurisme évident auquel nous prenons part à notre tour. ©Julie-Scheurweghs

Avec "Woman as Parts", Julie Scheurweghs expose un porno refaçonné par son regard de femme. L’art de subvertir un monde de plaisir pensé par et pour les hommes.

Exposition

"Woman as Parts"

Par Julie Scheurweghs

Note: 4/5

Au Botanique (Bruxelles), jusqu'au 31/3/19. GOOGLE MAP

 

Collectionneuse assidue de photos en tout genre, Julie Scheurweghs les utilise dans "Woman as Parts" pour interroger son public sur l’omniprésence du regard masculin. Dans la galerie du Botanique, l’artiste ostendaise fait sienne la charge érotique d’une imagerie pornographique qui côtoie des clichés d’accouchement, forçant un regard discordant sur la représentation du corps des femmes.

À 30 ans, la photographe nous raconte ses œuvres dont perle inlassablement l’assertion du plaisir féminin. Rencontre ensoleillée en terrasse bruxelloise.

Quelle est la genèse de "Woman as parts"?

Je travaillais sur les images pornos depuis un moment, et je pensais d’abord travailler avec les visages des hommes, qu’on voit peu dans le porno. Il n’est jamais vraiment là, car le spectateur doit pouvoir s’imaginer à la place de l’acteur. Ça m’a semblé intéressant, mais ça ne fonctionnait pas esthétiquement. Puis je suis tombée sur un article qui expliquait que les hommes, comme les femmes d’ailleurs, ont des difficultés à voir les femmes et leur corps comme un tout: on les voit "as parts". J’ai donc voulu montrer ça, littéralement.

"Woman as Parts" ©©Julie-Scheurweghs

Partir du porno, c’est une façon de se réapproprier le regard masculin?

Je trouve ça intéressant de me demander comment, en tant que femme, je peux faire quelque chose avec des images qui ne me sont pas destinées. Me les réapproprier, c’est aussi une façon de digérer cette vision de la femme, qui se retrouve en fait partout. En tant que femmes (ou toute personne qui ne s’identifie pas en tant qu’homme), on essaie constamment de s’adapter à ce monde qui n’est pas pensé pour nous. Les hommes sont même en position de décider ce qu’est le regard féminin. Ça n’a pas de sens, d’où l’idée de me saisir de ce regard.

Réclamer son regard, c’est comme réclamer sa parole suite à #MeToo, par exemple?

Des voix commencent à se faire entendre, mais la barre est placée bien bas, et la route est encore longue avant une forme d’égalité. S’emparer d’un espace masculin comme le porno tient du même combat. D’ailleurs, mon travail n’est pas du tout anti-porno, j’apprécie le bon porno. Je suis une militante du plaisir féminin, qui me paraît sous-représenté dans tous ses aspects, y compris dans l’industrie pornographique qui apprend aux hommes que le plaisir sexuel est fait pour eux, alors que les femmes aussi veulent des orgasmes!

Quel est le rôle de la photographe, dans ce contexte?

Après "The Morning After" (en 2014), où je me photographiais les matins suivant un rapport sexuel, j’ai eu beaucoup de réactions. La plupart ne concernaient pas mon travail, mais bien le nombre de "morning after" représentés, alors que j’avais justement fait cette série d’images pour défier le double standard face à la sexualité. C’est aussi pour ça que le sexe reste présent dans mon travail: je continuerai dans cette voie tant qu’on continuera à uniquement me demander: "Alors comme ça, tu couches beaucoup?" (Rires).

"Je continuerai dans cette voie tant qu’on continuera à uniquement me demander: ‘Alors comme ça, tu couches beaucoup?’"

Les images de "Woman as Parts" parlent-elles de vous?

Je suis tombée enceinte pendant que je préparais l’expo. Je suis une personne très ouverte sexuellement, pourtant être maman tout en regardant du porno m’a paru étrange. J’ai donc voulu impliquer ma grossesse dans le projet, et j’ai réalisé que si le sexe et la grossesse sont évidemment très proches, car l’un implique l’autre, les imageries qui y sont liées sont totalement différentes. J’ai donc voulu les confronter, d’autant que le regard que je porte sur moi et mon corps en étant enceinte fait aussi partie de la réflexion.

"Woman as Parts" au Botanique (Bruxelles), jusqu'au 31/3/19. GOOGLE MAP

 

Le plus féministe des peep shows
Critique

Il vous faudra grimper jusqu’à la Galerie du Botanique pour découvrir la mise en scène étonnamment sobre de "Woman as Parts". La scénographie est linéaire, le style classique,les clichés bien rangés: la couleur d’une part, le noir et blanc de l’autre. Les images, dont certains formats sont particulièrement restreints,se laissent approcher et découvrent,à mesure qu’on s’y penche, des corps fragmentaires, chargés d’un voyeurisme évident auquel nous prenons part à notre tour.

En soustrayant, répétant, cachant, Julie Scheurweghs travaille ces clichés chinés pour en dégager les corps féminins, alors débarrassés de leur rapport à l’homme qui occupait, forcément, la place du sujet. Entre deux pans d’imaginaire érotique dévoyés, le regard est accroché par une imagerie plus froide de réalisme, celle de l’accouchementLe public n’est aucunement guidé dans cette mise en parallèle, mais bien invité à trouver le sens de ce peep show déroutant dans ce que révèle son propre regard.

Car la distance opérée par la mise en place soignée de l’exposition est un leurre: le sujet de "Woman as Parts", c’est son spectateur. B.D.

 

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