Keith Haring, l'artiviste: toute l'ambiance du New York des années 80 à Bozar

©Saskia Vanderstichele

Première grande rétrospective de l'artiste en Belgique, l’exposition de Bozar plonge le visiteur dans l’ambiance du New York des années 80 en mettant l’accent sur l’activisme de Keith Haring.

Exposition

"Keith Haring", à Bozar

Note: 4/5

Organisé par la Tate Liverpool, avec Bozar et le Musée Folkwang (Essen).

À Bozar, du 6 décembre au 19 avril 2020. Infos: www.bozar.be

 

En plus d’être un des artistes majeurs de sa génération, dont la ligne particulière forge un style si charismatique, Keith Haring est une figure marquante de son époque. Comme Jean-Michel Basquiat, dont il fut à la fois l’ami et le concurrent, il est également l’emblème d’une ville: New York. Incarnation des "eighties", épousant à la fois l’excès et l’électricité de son temps, mais surtout sa liberté, Keith Haring est passé comme une étoile filante. Vivant à mille à l’heure, animé par une frénésie créatrice phénoménale, il pouvait peindre jusqu’à 50 toiles par jour.

Qui aurait pu prédire un tel destin à ce jeune homme né en Pennsylvanie, à l’instar de Warhol? Il étudie d’abord le commerce et le graphisme publicitaire à Pittsburg. Rapidement, il s’intéresse à toutes les techniques, cherchant sans relâche à enrichir son mode d’expression, puisant ses inspirations dans la bande dessinée notamment. D’abord intéressé par l’art abstrait, il est frappé par une révélation en 1977: "A Pittsburg, il a l’occasion de voir une exposition de Pierre Alechinsky, nous explique la curatrice Alberta Sessa. C’est une immense révélation. Bien sûr, il va subir d’autres influences, comme Dubuffet, Fernand Léger ou encore Picasso. Mais, on ne le dit pas assez, c’est Pierre Alechinsky sa grande révélation."

Keith Haring (Expo Bozar). ©Saskia Vanderstichele
Keith Haring (Expo Bozar). ©Saskia Vanderstichele
Keith Haring (Expo Bozar). ©Saskia Vanderstichele
Keith Haring (Expo Bozar). ©Saskia Vanderstichele
Keith Haring (Expo Bozar). ©Saskia Vanderstichele


Efficacité et simplicité

Une pièce de l’exposition atteste d’ailleurs de cette proximité tout à fait troublante entre les deux artistes. À la fin des années 70, il débarque à New York. C’est une véritable claque pour le jeune provincial. Élève à l’école des arts visuels, il se passionne pour la ville et l’urbanisme. Il se met à dessiner des villes imaginaires, comme Italo Calvino pouvait les décrire. Inspiré par William Burroughs et la sémiotique, il s’amuse à décomposer le langage avec des collages, mais il prend vite conscience que son médium préféré sera le dessin. Rien n’égale son efficacité et sa simplicité. "Toutes ses peintures sont faites d’une seule traite. Il y a chez lui une maîtrise du geste et du mouvement qui est stupéfiante. Le dessin est le médium qui lui a permis de développer symboliquement son langage", poursuit la curatrice.

Le visiteur suit ainsi Haring dans les nuits new yorkaises, où l’on croise la chanteuse de Blondie ou la figure tutélaire d’Andy Warhol. Ce qui frappe, lorsqu’on voit les photos de toutes ces fêtes, c’est l’incroyable jeunesse d’Haring. L’exposition nous plonge ainsi dans ce New York à la fois sordide et chaotique. Haring, qui fut si friand de collaborations, semble nous indiquer la voie pour réunir le hip hop, le clubbing, l’art et la performance. Ces rencontres furent notamment cristallisées par le fameux Club 57. "Le Club 57 était situé dans la cave d’une église. Le prêtre n’avait pas compris que ce serait un lieu de créativité et d’hédonisme… On y voyait des défilés de mode. il y avait du cabaret avec des drag queen. C’était toute la culture du "do it yourself" héritée des punks."

Descendre dans la rue

Très vite, Haring se rend compte que l’art doit s’adresser à tout le monde. La tâche de l’artiste est de descendre dans la rue pour s’exprimer dans l’espace public. "Pour lui, l’art ne pouvait pas être confiné dans les musées et les galeries. Lorsqu’il dessinait dans le métro, il était régulièrement arrêté. Mais comme il était blanc, il était moins embêté par la police. Il dessinait la journée, au milieu des gens. Ce n’était pas un marquage de territoire. Si on peut le considérer comme un des pères du street art, il n’était pas à proprement parler un graffeur", avance Alberta Sessa.

À la radio

"La couleur des idées"

Chaque mois, L’Echo vous propose, en partenariat avec Musiq3/RTBF, un entretien avec une personnalité culturelle qui fait l’actualité. À la radio, la curatrice de l’exposition "Keith Haring" à Bozar, Alberta Sessa, sera l’invité de Pascale Seys dans l’émission "La couleur des idées", le samedi 14 décembre.

Plus on avance dans l’exposition, plus Haring apparaît avant tout comme un observateur attentif de la société américaine, dissimulant de nombreux messages à caractère social ou politique dans des œuvres d’apparence naïve. Si sa carrière fut aussi brève que précoce, son déclin fut tout aussi rapide. En 1987, Warhol meurt; en 1988, Basquiat fait une overdose fatale. La même année, Haring apprend sa séropositivité. Il crée une fondation et devient une figure de proue de la lutte contre la maladie qui terrasse alors la communauté LGBT.

Ses œuvres finales se font l’écho de ce combat tout en laissant poindre une atmosphère beaucoup sombre. La fête s’est soudain transformée en enfer. Une toile, d’un rouge terrible, symbolise ainsi cette étrange maladie qui absorbe soudainement tout son monde. Le 16 février 1990, à l’âge de 32 ans, Keith Haring s’éteint. Au détour d’une des salles, Gil Vasquez, président de la fondation Keith Haring, est en train d’observer une immense toile de cet ami qu’il a accompagné jusqu’au bout. Son émotion est contenue mais néanmoins palpable: "Ce que je retiens de lui, c’est qu’il a utilisé son art pour véhiculer un message. Il a opposé au pouvoir, quelle que soit sa forme, un message de vérité. Voilà l’héritage de Keith."

3 questions à
Alberta Sessa, coordinatrice de projet curatorial à Bozar

1. Quel est l’héritage de Keith Haring?

"Je pense que c’est son activisme. Il a questionné la place de l’artiste dans la société, les dictatures, l’invasion des technologies dans nos vies, le nucléaire. Il dénonçait déjà le manque d’attention pour le climat. Et puis, il y a la lutte contre le sida. Il est ainsi devenu une icône de la scène LGBT, mais il s’est aussi battu contre le racisme, contre l’Apartheid. C’était véritablement un ‘artiviste’. Il a mis son art au service d’une cause commune. Il a traduit en mots et en image le ‘zeitgeist’de son époque."

2. Pourquoi a-t-il commercialisé ses œuvres?

"En 1982, ses œuvres commencent à se vendre. En 83, il rencontre Warhol. Haring l’adore et Warhol pense qu’il devrait ouvrir un "pop shop". Ses œuvres étaient alors vendues à 30.000 dollars. Haring est rapidement choqué par le prix auquel se vendent ses dessins. Il était critique du fonctionnement du marché de l’art, mais il a su jouer avec pour faire avancer certaines causes. Il était important pour lui que tout le monde puisse avoir accès à ses dessins. Il a donc l’idée de commercialiser ses petits personnages. Ce n’est pas le premier à commercialiser ses œuvres d’art, car Warhol l’avait déjà fait avant lui, mais il est le premier à produire une espèce d’art total. Lorsqu’il vend des posters et des tee-shirts, ce sont des morceaux choisis de son expression artistique, ça reste donc de l’art."

3. Quelle est la signification de son fameux "radiant baby"?

"Il symbolise la joie de vivre et l’innocence. C’est son symbole le plus célèbre. Il adorait travailler avec les enfants ou les jeunes dans les quartiers, tout en mettant en garde contre les effets dévastateurs de la drogue. Il a aussi réalisé une oeuvre à l’hôpital des enfants à Paris. Il voulait dénoncer le monde des adultes avec ce symbole faussement naïf."


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