L'art brut a dépassé les réticences

Dominique Théate ©Dominique Théâte

En parallèle de l’exposition d’Art et marges "L’Amérique n’existe pas", l’art brut décroche ses lettres de noblesse en Belgique.

L’ exposition en cours au musée bruxellois Art et marges a trouvé sa source dans le voyage de Mathieu Morin, intarissable collectionneur d’art brut – ces productions de personnes exemptes de culture artistique – qui décida, il y a quelques années, d’entreprendre un road trip aux Etats-Unis pour rencontrer des œuvres ou des artistes bruts d’outre-Atlantique. Suite à ce voyage, il décida de publier un livre sur ses rencontres à l’aide de textes et de photographies. Le résultat est édifiant.

"L’Amérique n’existe pas"

Au musée Art et marges

Note: 4/5

Directrice: Tatiana Veress

Le lecteur se retrouve plongé dans des univers baroques et inconnus, avec cette drôle de sensation de découvrir les vestiges d’une civilisation perdue. L’une des histoires les plus marquantes et sans doute la plus représentative du vent portant l’art brut aujourd’hui est celle des tours de Watts de Sabato Rodia. Ce dernier, alcoolique forcené et travailleur obstiné passa sa vie à construire une sorte de cathédrale en ferraille en plein milieu d’un désert californien. Les tours atteignent 101 pieds (31 mètres environ) et évoquent notamment Gaudi. Le propriétaire et les pouvoirs publics tentèrent de la détruire à l’aide d’une grue… qui se brisa avant les tours. Aujourd’hui, une équipe d’experts dirigée par l’homme qui s’occupe de la restauration du Sphinx de Gizeh veille à la préservation de ce monument d’art brut.

"Un goût pour la périphérie"

Une cinquantaine d’années plus tard a donc eu lieu le vernissage de cette nouvelle exposition "l’Amérique n’existe pas (je le sais j’y suis déjà allé)" et comme à chaque vernissage, le musée ne désemplissait pas. "On est très contents de toucher des publics variés. L’apparition d’un public jeune, c’est un changement qui date d’il y a un peu moins de 10 ans", commente Tatiana Veress, directrice du musée. En voyant les villes pulser au rythme du bic de Wesley Willis, les maquettes en carton, papier et plastique de Bodys Isek Kingelez, les affiches de cinéma américain au Ghana ou même une pièce de feu le chanteur et illustrateur Daniel Johnston, on comprend facilement l’enthousiasme du public.

Bodys Isek Kingelez ©Bodys Isek Kingelez

Mais cela n’a pas toujours été le cas. "Avant qu’on soit musée, on a mené un gros projet qui s’appelait 20 plus 20. Il s’agissait de mettre une œuvre de la collection d’Art en marges en rapport avec une pièce d’un autre musée, que ce soit le BPS22 ou le Musée militaire de Mons. On se rendait compte que ce n’était pas si simple de faire entrer de l’art brut dans des musées, il y avait une certaine réticence", se souvient Tatiana Veress. Aujourd’hui, l’art brut s’invite volontiers dans des musées plus traditionnels comme c’est le cas au Lam, à Lille. Il n’est parfois même plus labellisé "art brut" dans les galeries.

Ce regain d’intérêt peut s’expliquer de différentes manières. Si le monde de l’art contemporain intègre davantage l’art brut que dans le passé, c’est sans doute grâce à l’évolution des demandes du public. "Ces dernières années, un goût pour la périphérie, et la marge s’est développé", explique Tatiana Veress. "Des retours que j’ai du public, je comprends également qu’une forme de lassitude s’est créée autour d’un art contemporain trop intellectuel et peu accessible. Ici on entend souvent des gens nous dire que ça leur fait du bien de revenir à quelque chose de plus sensible, de plus direct".

"Au départ, le public faisait souvent preuve d’un certain paternalisme, en nous félicitant de ce qu’on faisait pour des ‘pauvres handicapés’."

Décloisonnement

Mais l’art contemporain est également un marché dans lequel l’art brut fait de plus en plus l’objet de spéculation et de convoitises. "Certains y ont vu une vanne s’ouvrir avec de l’art moins cher qui prenait de la valeur", analyse la directrice d’Arts et marges qui se réjouit de voir ce décloisonnement à l’œuvre mais reste sur ses gardes quant au rythme d’un marché qui n’est pas toujours en adéquation avec les vies et les pratiques des artistes.

"Au départ, le public faisait souvent preuve d’un certain paternalisme, en nous félicitant de ce qu’on faisait pour des ‘pauvres handicapés’."

Depuis 15 ans le musée voit à son échelle les regards changer sur un art marginal qui gagne ses lettres de noblesse. "Au départ, le public faisait souvent preuve d’un certain paternalisme, en nous félicitant de ce qu’on faisait pour des ‘pauvres handicapés’. On a réfléchi et communiqué les choses de sorte que l’on s’intéresse aux œuvres sans devoir tomber dans le drame biographique", explique Tatiana Veress. Quant au musée, toujours intimiste, il persévère dans son rôle de découvreur et permet aux artistes défendus d’être représenté ailleurs, comme le montre leur collaboration récente avec le Musée juif de Bruxelles.

  • "L’Amérique n’existe pas", au musée Art et marges, rue Haute, à Bruxelles, jusqu’au 2 février. Infos: www.artetmarges.be
Dominique Théate ©Dominique Théâte

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect

Messages sponsorisés

n