L'art congolais d'hier à aujourd'hui

Une œuvre de l’artiste congolais Steve Bandoma, né en 1981 à Kinshasa. ©Grégory COPITET

Au musée Rietberg de Zurich, le passé et le présent de l’art congolais échangent sous nos yeux.

L’Afrique est très ancienne et très jeune. Le musée Rietberg de Zurich a eu l’idée féconde de placer des pièces du passé, aux auteurs et aux usagers défunts, vis-à-vis d’œuvres du présent, aux auteurs (presque tous) vivants. Ce sont des masques, sculptures, objets usuels et rituels, mais aussi des photographies et des films, images prélevées par un occidental. C’est d’emblée la singularité de cette exposition, de nous montrer ces objets du passé et notre regard sur ces objets (ou celui d’un de nos semblables européens). En l’occurrence, ce semblable est un ethnologue de l’art, un collectionneur et un marchand, Hans Himmelheber.

Ces regards emboîtés racontent l’histoire coloniale et postcoloniale du Congo.

De mai 1938 à juillet 1939, dans une période de tension extrême en Europe (comme chacun s’en souvient…), il parcourt les régions du Kasaï et du Katanga, installés dans l’un de ces tipoye qui, à partir du XVIe siècle, devient le moyen de transport favori des élites locales et qui, à l’époque coloniale, deviennent symbole d’oppression. C’est dans l’un de ceux-ci qu’un jeune reporter blond accompagné d’un chien blanc fictifs circulent dans le Congo de 1931. Plus tard, un Patrice Lumumba ou un Idi Amin Dada en déjoueront la symbolique.

Himmelheber relate dans son journal intime comment il acquit ces objets. Il est captivé par le design et le soin de ceux du royaume Kuba. Pour lui, "leur art visait à transformer le monde selon des principes esthétiques", volonté créatrice parfois au rebours de l’utilité de l’objet: la tenue d’apparat des rois Kuba était "si lourde qu’ils ne pouvaient pratiquement se mouvoir". Aujourd’hui, cette tradition nourrit les jeux vestimentaires des sapeurs de Kinshasa.

Regards emboîtés

Le Rietberg a convié quatorze artistes congolais membres de la diaspora ou vivant au Congo à porter leur regard sur ces œuvres. Ces regards emboîtés ont engendré un recul et une intimité: ils reviennent sur les objets collectionnés par Himmelheber, le regard qu’il portait sur cet art dans les années 1930 et, par ricochet, réfléchissent (aux deux sens de ce verbe, ce que l’on pense et ce qui se reflète) à l’histoire coloniale et postcoloniale, à la pratique des collectionneurs européens, et à leur posture à la période récente, avec le débat ouvert sur le retour de ces objets dans leur berceau (ce que l’on appelle d’un terme impropre: "restitutions"). Ce qui est remarquable dans ces regards emboîtés, c’est "l’appel implicite à considérer le passé et le présent du Congo, selon les acteurs, l’époque et le lieu, comme quelque chose de construit et de fictif".

Exposition | Fiction Congo

Au musée Rietberg à Zurich.

Note: 4/5

Commissaires: Nanina Guyer, Michaela Oberhofer.

Jusqu’au 15 mars 2020, au musée Rietberg de Zurich. Infos: www.rietberg.ch.

Chéri Samba, l’un des artistes majeurs de l’Afrique contemporaine, fut invité en 1999 à découvrir ces objets antiques. "Je me sentais comme si quelques-uns de ces objets me faisaient des frictions au corps. J’étais alors persuadé que ces objets avaient toujours leurs pouvoirs surnaturels", dit-il. Ces "fictions-frictions" qu’il découvrit en 1999 appartenaient à la collection Han Coray, le tout premier collectionneur suisse de cet art: Samba ne comprenait pas qu’il ait tant aimé l’Afrique sans jamais y avoir mis les pieds.

Mémoire d’hévéa

Autre regard emboîté, l’œuvre élémentaire et monumentale de Michèle Magema, qui réside à Nevers, est l’une des plus saisissantes. Sur 81 panneaux en caoutchouc de la taille d’un livre elle a gravé de fines lignes. Chacune de ces lignes reprend un fragment des frontières qui séparent le Congo de ses neufs voisins limitrophes. Magema se réfère à la conférence de Berlin (1884-1885) où les puissances coloniales européennes, la Belgique au premier chef, se partagèrent le continent africain. La matière de ces panneaux est un souvenir muet du travail forcé dans l’État indépendant du Congo, entre 1888 et 1908, notamment des plantations d’hévéas d’où était tiré le caoutchouc. Le travail de gravure de ces lignes dans ce bois dur est pour elle un geste d’hommage aux épreuves subies par ses ancêtres.

Le musée Rietberg est abrité dans la villa Wesendonck, un nom connu des mélomanes et des Allemands: Mathilde Wesendonck, épouse du célèbre mécène de Wagner, vit le maître de Bayreuth lui dédier ses cinq fameux Wesendonck Lieder. Un signe parmi des milliers d’autres que la fortune, le prestige et l’art ont lié leurs destinées, sous une forme ou une autre, dans les sociétés humaines.

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