chronique

L'art en bord de muse

À Namur, les nouveaux espaces culturels aux Abattoirs de Bomel proposent l’exposition "Entre Chambre et Muse". Quand vingt artistes rendent hommage à Alain Géronnez, plasticien et commissaire récemment disparu.

Situés dans l’ancien quartier des cheminots au-delà de la gare de Namur, les anciens Abattoirs de Bomel, édifice moderniste des années quarante, accueillent depuis l’an dernier le centre culturel de Namur. Le bâtiment désormais passif déploie une énergie "active", décoré de meubles récupérés par le collectif Rotor et se veut un lien de culture, d’art, et surtout d’interactivité. D’où l’idée qui germa dans l’esprit d’Alain Geronnez, artiste décédé fin 2015 et commissaire de l’exposition (qui lui est dès lors dédiée), de disséminer l’ensemble des artistes qu’il avait sélectionnés dans les salles d’activités de l’espace culturel plutôt que dans le white cube (la salle d’exposition principale). Souhaitant de la sorte rendre moins intimidantes les œuvres proposées sur la base d’"un artiste, une œuvre, un article, un espace".

Investigation des espaces

Une vingtaine d’artistes investissent les locaux comme les ateliers ou salles de répétitions, voire même le bar. Au milieu de celui-ci, une œuvre de Denicolai et Provoost. D’une part, une vidéo montrant les coulisses d’un centre culturel, celui de Strombeek dont des dames en nettoient les travées; de l’autre des post-it géants qui reprennent les messages retrouvés en fouillant dans les poubelles de l’administration du nouveau centre namurois: "tenir le bar et faire l’accueil", par exemple.

L’exposition est un hommage malicieux à la personne et à l’esprit d’Alain Géronnez.

Alain Géronnez disparu, est cependant présent dans une vidéo installation, "Getting it together in the snow". Sur une luge, dans la blancheur immaculée, un gramophone diffuse une chanson de Rodney Graham, le défunt plasticien traçant son propre sillon circulaire dans la neige en tirant la luge. À celle-ci répond dans un studio d’enregistrement, l’œuvre d’une de ses élèves, Isabelle Martin. Dans le noir, un film qui ne montre rien et la voix de l’artiste racontant l’amour perdu de cette neige que l’artiste aimait tant. Marcel Berlanger a quant à lui choisi de disposer ses œuvres dans l’atelier de photographie, ajoutant deux de ses optotypes dont le commissaire possédait déjà un exemplaire. Des tableaux lettres que l’on doit déchiffrer chez l’ophtalmologiste détournés par Berlanger.

Placées dans des lieux investis par des ateliers, les œuvres d’artistes invitent à interagir. C’est le cas notamment de celle d’Olivier Foulon qui a placé de petites étiquettes sur les armoires récupérées par L’ASBL Rotor à la banque Bacob et sur lesquelles est inscrit un petit poème sur l’art de Friedrich Heubach, traduit de l’allemand.

©DOC

Juan d’Oultremont, collègue de Géronnez à l’École de Recherche Graphique, a imaginé une collection de tabourets médicaux formant un agglomérat rangé que les personnes se réunissant dans cette salle sont obligées de changer de place et de remettre dans la même disposition ensuite grâce à des photos laissées par le plasticien.

Parmi les artistes les plus connus qui participent à cette déconstruction du lieu artistique et à son intégration dans des lieux de vie, Louise Lawler, connue pour ses photos d’œuvres d’art placées justement dans des lieux privés: une très belle photo noir et blanc d’un Puvis de Chavannes perdu dans l’intérieur chargé du milliardaire Alfred Pope. Une œuvre prêtée par la galerie Bruxelloise Greta Meert. Xavier Hufkens a quant à lui fourni 4 peintures de Walter Swenen accrochées dans une des salles d’atelier dédiées à l’art plastique, et le BPS22, deux œuvres de Marthe Wéry placées dans une salle de répétition de théâtre.

©DOC

Le white cube, lui, reste vide, hormis l’un de ses murs où est suspendue une petite toile abstraite de Pierre Toby qui était située derrière la chaîne hi-fi dans la demeure de Géronnez, grand amateur de musique de sons et de mots.

Exposition devenue mémorielle suite à la disparition prématurée de son commissaire, les œuvres sont une sorte de "tribute" malicieux à la personne et à l’esprit du plasticien, résumé dans le diptyque de Sylvie Eyberg et Valérie Mannaerts à travers deux photographies identiques d’objets, natures mortes ou vanités contemporaines formant un "Caremacollage". L’un des panneaux appartenait à Géronnez, l’autre, sur couleur sépia, est identique au premier et par ses tons passés évoquent la disparition de l’artiste à jamais absent… et pourtant toujours bien présent.

"Entre Chambre et Muse", jusqu’au 3 avril aux Abattoirs de Bomel, à Namur www.centrecultureldenamur.be

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