L'artiste Sigmar Polke sans alibis

"Can you always believe your eyes?" (1976) ©© The Estate of Sigmar Polke / VG Bild-Kunst Bonn, 2015

Le Museum Ludwig à Cologne accueille une rétrospective inédite de l’insaisissable Sigmar Polke, artiste alchimiste, anarchiste et hautement caustique.

Cologne célèbre actuellement l’œuvre d’une de ses plus illustres figures des dernières décennies. Le Museum Ludwig, au cœur de la cité rhénane, consacre une grande exposition à Sigmar Polke dont le travail artistique n’avait plus fait l’objet d’une rétrospective depuis 1997. Sous l’appellation "Alibis", se retrouvent des œuvres couvrant une période allant de 1963 à 2010, année de la mort de cet artiste reconnu internationalement. Avant son ouverture, l’exposition avait d’ailleurs déjà posé ses cimaises en 2014 à New York (MoMa) et à Londres (Tate Modern Museum).

L’homme et son œuvre ont marqué l’histoire de l’art en résistant à toute classification dans ce domaine

Exceptionnel, l’événement l’est sans aucun doute. C’est en effet la première fois que sont rassemblés tous les médias et supports – ils sont nombreux – intensivement explorés et manipulés par Polke tout au long de sa carrière, récompensée par de prestigieux prix, tel ce Lion d’or de peinture à la Biennale de Venise de 1986 ou plus récemment, le Prix Haftmann en 2010 pour son "œuvre de première importance".

C’est notamment la multidisciplinarité des techniques, des supports, mais aussi son penchant subversif qui empêchent d’enfermer Sigmar Polke dans une quelconque catégorie. L’homme et son œuvre ont marqué l’histoire de l’art en résistant précisément à toute classification dans ce domaine.

"Untitled" (1975 - 80/2009, film 16 mm transféré sur vidéo) ©© The Estate of Sigmar Polke / VG Bild-Kunst Bonn, 2015

Agencée de manière chronologique, l’exposition "Alibis" est alimentée par pas moins de 250 œuvres – peintures, dessins, imprimés divers, objets, sculptures, photographies, vidéos, installations…, – dont certaines jamais dévoilées en Allemagne. Autant de supports que l’artiste a travaillés et transformés, détournés et combinés jusqu’à parvenir à brouiller les distinctions socialement admises entre les uns et les autres, tant au niveau de la forme que du sens. C’est à ce titre que Sigmar Polke est généralement considéré comme une nouvelle espèce d’artiste, celle qui défie constamment les attentes, quelles qu’elles soient.

Ironie et la mémoire

Le nom de l’exposition, "Alibis", réfère à la propension de Polke à évoquer avec beaucoup d’ironie "l’oubli" manifesté par ses compatriotes, durant l’après-guerre à propos de l’ère précédente, tourmentée par le National-socialisme. Aucun autre artiste n’a pointé du doigt aussi précisément l’attitude évasive – amnésique? – des Allemands face au passé nazi de leur pays. Pour Polke, l’art ne peut pas faire oublier le passé. À travers nombre de ses œuvres, il attirait l’attention sur la surutilisation manifeste de l’art moderne et abstrait occidental, ainsi que le Pop art américain dans de nombreux aspects de la vie de la petite bourgeoisie allemande d’après-guerre. Il en moquait souvent les réinterprétations "kitsch" et de mauvais goût. À voir aussi ses détournements de certains moyens coercitifs nazis qui faisaient partie intégrante de la vie quotidienne de tous les citoyens allemands pendant la guerre. Polke maniait ces outils pseudo-scientifiques pour mieux les dénoncer et rappeler à ses compatriotes que ceux-ci ont bien existé.

"Can you always believe your eyes?" (1976) ©© The Estate of Sigmar Polke / VG Bild-Kunst Bonn, 2015

Il fonde ainsi en 1963 un nouveau mouvement artistique, le "Réalisme capitaliste", un anti-style reprenant les codes du réalisme socialiste, seul courant validé par le IIIe Reich, pour dénoncer la logique de la nouvelle société de consommation désormais prégnante dans son pays. Volontiers provocateur, la majeure partie de son travail consiste en une critique des valeurs de la société occidentale et de certains aspects de l’histoire de l’art. Il se moque ainsi des artistes abstraits qui se disent inspirés par une "instance supérieure" tout en utilisant les mêmes effets formels qu’eux.

Expérimentateur de la matière, il s’est attaché toute sa vie à recréer et transformer en œuvre d’art unique ce qui était à l’origine produit industriellement. Polyvalent, curieux et grand voyageur, à partir des années 80, Polke s’intéressera de plus en plus à l’utilisation de nouveaux supports et matériaux pour créer des effets visuels et sensoriels ambivalents et troublants, notamment des œuvres qui évolueront avec le temps, faisant de lui une sorte d’alchimiste, perpétuellement contestataire et incisif.

"Alibis", Sigmar Polke Retrospective, Museum Ludwig à Cologne, jusqu’au 5 juillet, www.museum-ludwig.de.

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