L'Echo de Flandre | Broodthaers, la moule politique

Broodthaers Muhka

Avec " Soleil Politique ", le Mukha (Anvers) présente, avec une centaine d'œuvres, une riche rétrospective de l'artiste Marcel Broodthaers (1924-1976), interrogeant la dimension politique de sa création.

Cette première rétrospective de Marcele Broodthaers (1924-1976)en Belgique depuis 10 ans, présentée au Mukha d’Anvers, appréhende le caractère protéiforme (assemblages, toiles photographiques, films, diapositives…) et la force intacte de ce travail iconoclaste et complexe, ouvert à de multiples interprétations, héritier original des avant-gardes du XXe siècle (dada, Fluxus, surréalisme,…) et traversé par la poésie du XIXe.

Bruxellois né d’un père flamand et d’une mère wallonne, il reste à jamais irrécupérable.

Au-delà des variations de l’artiste sur ses matériaux de prédilection (la moule, l’œuf...), l’exposition révèle aussi son vaste champ de recherches, et notamment son intérêt pour les relations complexes entre les mots et les images. Ainsi du film "Le Corbeau et le Renard" qui veut les faire complètement fusionner. Ou encore "Image" – sur l’œuvre phare de Mallarmé, "Un coup de dés jamais n’abolira le hasard", où les vers sont biffés, remplacés par des bandes noires de longueurs variables selon la longueur du vers. On ne pouvait pousser plus loin la spatialisation du texte – déjà à l’œuvre dans l’une de ses premières sculptures: "Le Pense-Bête" (1964), composé d’exemplaires de son dernier recueil de poésie, englués dans du plâtre.

Aux deux extrémités de l’espace sont installées deux œuvres majeures. "Décor: A Conquest by Marcel Broodthaers" (1975) est montrée pour la première fois en Belgique. Une pièce essentielle qui dialectise la guerre et le loisir. De l’autre côté, "Un jardin d’hiver (ABC)", avec sa ronde de palmiers et, en leur centre – comme une mise en abîme – la projection du film sur un précédent jardin d’hiver installé au Palais des Beaux-Arts – où l’on pouvait voir les déambulations d’un chameau.

Art et politique

"Soleil politique" (1972) est un dyptique où, à côté du mot imprimé "soleil", l’artiste a ajouté à la main "politique"; la représentation de la Terre est effacée de l’image: mise en garde contre la fascination exercée par le pouvoir?

Exposition

"Marcel Broodthaers. Soleil politique"

Note : 5/5

Commissaire principale: Lotte Beckwé.

"Marcel Broodthaers. Soleil politique": au M HKA (Anvers) jusqu’au 19/1/20. www.muhka.be

S’il s’est quelques fois engagé pour des causes, le rapport de sa pratique artistique à la politique reste a priori discret. Broodthaers se montre soucieux que l’art ne soit jamais récupéré par quelque pouvoir que ce soit – une leçon particulièrement actuelle. Il mettra d’ailleurs en garde son ami, le très militant Joseph Beuys: une fois institutionnalisé par le pouvoir – politique ou muséal – l’art devient inoffensif. Aussi bien Broodthaers décidera-t-il lui-même de liquider l’une de ses inventions essentielles (digne de Duchamp): le "Musée d’Art Moderne, Département des Aigles" (1968; l’aigle est un emblème du pouvoir). Cette création à succès était, justement, devenue trop consacrée.

Quoiqu’il entreprenne, Broodthaers est un poète. Une poésie sublime, critique, énigmatique. Secrète. Libre. Car la moule ne se coule que dans son propre moule. Bruxellois né d’un père flamand et d’une mère wallonne, si Belge et tellement universel, il reste à jamais irrécupérable. Opposé, donc, à toute forme de propagande, nationale ou culturelle.

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