chronique

L'enlumineur illuminé

Un petit grain de folie saisit la dernière demeure d’Érasme, où les œuvres contemporaines de Philippe Favier viennent rappeler que tout n’est que "vanités"…

À la Maison d’Érasme, aux abords du carrelage d’époque, des parquets grinçants et sous les vénérables poutres du bâtiment renaissant flamand, s’accroche parmi les grimoires et tableaux, l’œuvre conçue par Philippe Favier pour l’occasion. "Le paradoxe du bouffon" se veut un hommage à "L’éloge de la folie" d’Érasme. En effet, détournant un antiphonaire de 1783 qu’un ami collectionneur lui avait offert, l’artiste stéphanois en remplit les espaces, ajoutant parfois une lettre au texte latin qu’il ne maîtrise pas, voire une note et, surtout, en décore les blancs de dessins issus de son étrange et fabuleux bestiaire constitué de squelettes, de chimères. Des fables macabres, ensoriennes parfois, que regardent étonnés une œuvre dans le sillage de Bosch signée Pieter Huys, les peintures religieuses de Dirk Bouts, Roger van der Weyden ou un Saint-Jérôme peint par Quentin Metsys. Pas innocent d’ailleurs de mettre ce saint, auteur de la première version traduite du Nouveau Testament et que l’on trouve également dans la grande salle qui accueille l’Antiphonarium de Favier. Une version qui fut revue et corrigée il y a cinq cents ans par ce même Érasme. Une "folie" qui engendra la Réforme….

Ces nouvelles vanités voulues par le plasticien français répondent ainsi à ces grimoires, en leur chuchotant que rien n’est gravé dans le marbre.

Personnages revisités

"Le paradoxe du bouffon" de Philippe Favier se veut un hommage rendu à "L’éloge de la folie" d’Érasme.

À l’étage, dans la deuxième partie d’une expo mise en musique par Daniel Abadie, ancien de Beaubourg et du Jeu de paume, l’artiste détourne des personnages célèbres des collections "Gloires de la France" tirées d’albums du Château de Versailles. Revisités, ils sont affublés parfois de nez rouge, de signes de l’alphabet braille, et ont pour toute fraise… des bras d’octopodes. Rodolphe II de Habsbourg, lui, conserve une main qui lui permet sur fond noir de jongler avec trois boules… rouges dans cette série émaillée de références à l'"Orlando furioso" de l’Arioste. Datée elle aussi de la Renaissance, cette œuvre littéraire, dernier roman de chevalerie, exerça une grande influence sur l’histoire de l’art et de la littérature.

©STEFAN TAVERNIER

Accompagné d’un poème de l’écrivain Michel Butor, ce diptyque contemporain adresse à distance un clin d’œil à un penseur censuré, comme le rappelle le musée Érasme en présentant ses ouvrages, et un discret pied de nez à l’ordre établi, qu’il soit passé pour les "Gloires de la France" ou présent en "maculant" un livre aujourd’hui considéré comme précieux et de collection.

Enlumineur enluminé, Philippe Favier rend un hommage miniature à l’art sain (et saint?) de la transgression…

Philippe Favier, "Le paradoxe du bouffon", jusqu’au 25 septembre à la Maison d’Érasme à Anderlecht, 02 521 13 83, www.erasmushouse.museum.

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